Espace de libertés | Mars 2019 (n° 477)

L’hiver souffle sur le système de santé


Dossier

Quatre ans de gestion par Maggie De Block et le gouvernement Michel ont abouti à une fragilisation accrue de notre système de santé et l’exposition sévère des patients aux petits revenus à la précarité. Effet collatéral d’une politique de sévérité économique.


Un bilan très mitigé : c’est l’analyse de la plupart des observateurs de terrain de la politique menée depuis quatre ans par la ministre de la Santé Maggie De Block, essentiellement vis-à-vis des patients aux revenus les plus faibles, qui voient leur intervention croître, malgré la certitude que le taux de citoyens qui postposeront alors des soins indispensables augmentera dramatiquement. Tout cela au nom d’une « responsabilisation du patient » qui peut apparaître a priori comme une mesure de bonne gestion, mais qui a souvent bon dos puisque cela prive les patients de remboursement. Ainsi, la ministre a pris des mesures d’économie sur les antibiotiques, les médicaments pour l’estomac ou les sprays nasaux, avec pour conséquence l’augmentation de la facture des patients de 40 millions d’euros. La mutuelle Solidaris a calculé que les patients paient 47 millions d’euros pour des médicaments identiques, juste parce que les firmes pharmaceutiques productrices des originaux veulent continuer à les vendre cher alors que les génériques sont là ! Et ce sont les plus fragiles, qui accumulent les problèmes de santé, qui paient la facture. La moitié des personnes âgées prennent au moins 5 médicaments de façon régulière. Pour ces patients, la dépense supplémentaire peut monter jusqu’à 120 € par an. Un seul exemple : au nom du « bon usage » des antibiotiques, leur remboursement a été réduit. Précédemment, 25 % du prix des antibiotiques était à charge du patient. Aujourd’hui, c’est 50 %. Pour la flucloxacilline, par exemple, le patient payait précédemment 3,58 €. Aujourd’hui, le prix est de 7,17 €, même pour les BIM1.

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La psychologie reste en rade

Autre facette inquiétante : le refus d’examiner tout dispositif de soins qui n’est pas strictement EBM, soit evidence based medicine, la « médecine basée sur les preuves ». On ne parle même pas d’hypnothérapie ou d’homéopathie, qui n’ont aucune chance d’être reconnues un jour, mais des séances de psychologie. Il faudrait 250 millions d’euros pour rembourser les séances de psychologues par l’assurance obligatoire. La ministre le refuse tout net, alors que la consommation de médicaments psychotropes grimpe en flèche. Des produits qui, certes, soignent mais ne peuvent seuls résoudre les mal-être, les dépressions et les burn out si fréquents dans notre société. Pour Najoua Batis, chargée de projets en éducation permanente à la Fédération des maisons médicales, « la transformation des catégories psychiatriques du DSM2 au cours des dernières décennies et l’accroissement du recours aux médicaments psychotropes comme démarche thérapeutique privilégiée témoignent de façon éloquente d’une réduction du seuil de tolérance, dans nos sociétés occidentales, aux dysfonctionnements sociaux et à la souffrance psychique. »

« 582 millions d’euros ! C’est l’ardoise que l’industrie pharmaceutique laisse à la sécurité sociale sur les exercices dattant de 2015 à 2018. D’un côté, des mesures d’économies irréalistes qui ne se sont pas concrétisées et, de l’autre, des prix scandaleusement élevés acceptés pour les nouveaux médicaments », souligne Jean-Marc Laasman, directeur du service Études chez Solidaris.

La politique en matière hospitalière semble avoir aussi privilégié le court terme : le déficit du financement hospitalier n’a non seulement pas été résorbé, mais il s’est même creusé. Selon la dernière étude MAHA, 40 % des hôpitaux connaissent en effet un résultat courant, déficitaire en 2017. La question de la sécurité tarifaire du patient et des suppléments d’honoraires ayant totalement été évacuée de la réforme. Sur le terrain, les suppléments d’honoraires ont augmenté 2,5 fois plus vite que les remboursements de l’assurance obligatoire de 2014 à 2017. Face à ces constats, la ministre s’est encore prononcée tout récemment contre la suppression des suppléments d’honoraires invoquant que « cela exercerait une pression supplémentaire sur leur situation financière ». En moyenne, le supplément d’honoraires payé par le patient pour un séjour à l’hôpital a augmenté de 116 euros (de 1 065 euros à 1 181 euros) entre 2014 à 20173. Il y a près de deux fois plus de patients qui font face à des suppléments d’honoraires supérieurs à 3 000 euros (53 827 patients en 2017 contre 30 032 patients en 2014), et 2 903 patients, soit 50 % de plus qu’en 2014, ont dépassé le seuil de 10 000 euros4. « Ici aussi, Maggie De Block n’aura pas tenu ses engagements de 2015 lorsqu’elle annonçait une réforme budgétairement neutre pour l’assurance maladie. Une réforme qui a été menée sans aucune considération pour les préoccupations du terrain et avec une visée budgétaire à court terme ! » tonne Jean-Marc Laasman.

Les maisons médicales gelées

Autre geste incompréhensible : alors qu’elle disposait d’une étude du KCE qui démontrait le bienfait global de cette innovation pour la première ligne de soins, la ministre a décrété un moratoire sur l’ouverture des maisons médicales d’octobre 2016 à janvier 2018. Avant qu’une étude effectuée par KPMG… confirme les conclusions positives du KCE. Cela a privé 20 000 patients parmi les plus précarisés de l’accès à une médecine gratuite. Il faut savoir que 360 000 Belges bénéficient de soins dans 176 maisons médicales.

Au-delà des économies directes, la politique d’austérité a aussi provoqué une forte augmentation du déconventionnement, en particulier chez les dentistes et les kinés, qui estiment ne plus recevoir assez pour leurs soins. Entre 2013 et 2017, le taux de prestataires non conventionnés a augmenté de 7 % chez les dentistes (30,62 % vs 38,63 %) et de 10 % chez les kinés (6,15 % à 16 %). Les soins dentaires, déjà trop peu remboursés, sont devenus encore plus chers pour les gens qui ne consultent pas régulièrement leur dentiste. Tout cela aboutissant à 11 % de pouvoir d’achat en moins.

Chasse aux malades

Sur l’air bien établi au nord du pays des « abus » commis au sud, la politique en matière d’incapacité de travail a suivi une approche répressive et comptable, basée sur des idées préconçues, qui voudraient notamment que l’incapacité de travail constitue une situation confortable. Dans l’économie libérale post-moderne, le travail est rédempteur, c’est bien connu ! Il en a résulté une diminution significative du niveau des indemnités pour certains assurés sociaux. Ainsi en est-il pour la réforme du calcul des indemnités dans le cadre d’une reprise du travail à temps partiel. Auparavant, on tenait compte du salaire perçu pour adapter le niveau de l’indemnité. La réforme De Block tient compte uniquement du volume de travail : conséquence, une très forte baisse des indemnités pour les bas et moyens salaires. Exemple d’un travailleur chef de ménage en invalidité qui reprend un mi-temps avec un salaire mensuel de 1500 € pour le temps plein : auparavant, il aurait touché des indemnités de maladie de 929 euros par mois. Avec la réforme, elles seront de 683 euros, soit une perte de 246 euros.

Globalement, l’instabilité budgétaire s’accroît. « En réduisant les cotisations sociales, le gouvernement fédéral porte l’espoir que les entreprises créent de l’emploi en contrepartie. C’est ce qu’on appelle l’effet retour. Mais il s’agit d’un pari sur le comportement de ces acteurs qui peuvent tout aussi bien augmenter le bénéfice de leurs actionnaires ou réduire la voilure de leur activité… Or, les recettes compensatoires pour combler l’éventuel manque à gagner de ces réductions de cotisations sociales ne sont pas garanties. Autre incertitude dans le financement : la dotation de l’État. Elle ne sera pas augmentée si la croissance du PIB n’atteint pas au moins 1,5 %. Or depuis 10 ans la croissance du PIB n’a été que de 1,2 %. Ici aussi, le gouvernement s’appuie sur un pari – celui d’une croissance plus élevée que par le passé. Sans qu’un plan B vienne assurer les arrières. En bref, la réforme s’appuie sur un modèle où les recettes de la sécurité sociale deviennent instables et incertaines. Le déficit est organisé », analyse Jean Hermesse, secrétaire général de la Mutualité chrétienne.

 


1 Bénéficiaires d’intervention majorée, soit de remboursements plus importants.
2 Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, manuel international de classification des troubles mentaux.
3 Étude Solidaris.
4 Étude IMA 2018.