Cartes Blanches

Amnistier n’est pas réconcilier, mais oublier…

Amnistier n’est pas réconcilier, mais oublier…

La page Forum du Soir du 2 juillet ouvrait ses colonnes à Mme Hilde Kieboom, présidente de la Communauté chrétienne Sant’Egidio qui concluait par « Il ne peut être question d’oublier, mais bien de pardonner et de réconcilier ».

Insulte à la mémoire et à la dignité des victimes de la guerre, l’amnistie constituerait de plus une entrave au travail de mémoire que l’on demande aux jeunes générations.

Le mot amnistie a la même racine que l’amnésie: c’est un acte du pouvoir législatif qui prescrit l’oubli officiel de crimes et délits et en annule la condamnation comme la sanction pénale. Pour le Centre d’Action Laïque (CAL) et les Territoires de la Mémoire (TM), revendiquer aujourd’hui l’amnistie collective des Belges qui ont collaboré avec les nazis durant la guerre de 40-45 comme gage d’une réconciliation nationale met en péril les fondements de notre société démocratique.

Comment justifier que notre Parlement puisse innocenter les « inciviques », ceux qui ont manqué au devoir premier du citoyen: ne pas trahir son pays et défendre la démocratie? Une telle décision reviendrait à désavouer l’héroïsme de ceux qui, au péril de leur vie, ont mené des actions de résistance contre l’occupant et aidé les victimes du nazisme. Insulte à la mémoire et à la dignité des victimes de la guerre, l’amnistie constituerait de plus une entrave au travail de mémoire que l’on demande aux jeunes générations.

Comment la jeunesse pourrait-elle comprendre ce que loyauté et résistance veulent dire si, finalement, tout se vaut? Et ce n’est pas une formule: le décret Suykerbuyk voté, en 1998, par le Parlement flamand – annulé par la Cour constitutionnelle – prévoyait une aide financière « pour les victimes de guerre et les victimes de la répression et de l’épuration »: une inadmissible confusion plaçant sur le même pied victimes de la barbarie nazie et collaborateurs!

Les organisations laïques, militant pour les droits humains, la démocratie et l’esprit critique, ne sauraient admettre une telle inversion de sens, comparable à celle qui consiste à dire que la ville d’Anvers n’a pas organisé la déportation des Juifs, mais fut victime de l’occupation nazie (voir Le Soir du 30 octobre 2007). Dans le contexte politique actuel, le retour de l’amnistie sur le devant de la scène ne saurait être le fait du hasard.

Nous refusons de faire payer aux familles le poids des erreurs passées, mais refusons aussi de céder à une demande qui implique un renoncement aux principes démocratiques pour lesquels les défenseurs de la démocratie se sont battus.

Est-ce réellement pour les quelques collaborateurs encore en vie que la demande d’amnistie revient sur le tapis comme préalable aux négociations post-électorales? C’est improbable et sans commune mesure. Quant à ceux qui pâtiraient encore des sanctions qui ont frappé leurs parents, leurs cas individuels peuvent parfaitement être revus.

Nous refusons de faire payer aux familles le poids des erreurs passées, mais refusons aussi de céder à une demande qui implique un renoncement aux principes démocratiques pour lesquels les défenseurs de la démocratie se sont battus.

Pourquoi l’amnistie des collaborateurs signerait-elle la paix communautaire? Lier les deux dossiers est à la fois dangereux et moralement inacceptable. Plutôt que les communautés linguistiques, la réconciliation devrait concerner ceux qui ont choisi des camps opposés pendant la guerre. Les résistants apprécieraient-ils différemment, des deux côtés de la frontière linguistique, que leurs dénonciateurs soient absous par l’État qu’ils ont trahi?

Il est avéré que la collaboration a eu une importance stratégique et politique tout autre au nord qu’au sud du pays. Toutefois, si la réalité de la collaboration n’a pas été spécifiquement flamande – loin s’en faut – la justice de l’épuration a condamné plus de néerlandophones que de francophones. S’il apparaît que des tribunaux ont eu la main plus lourde pour certains que pour d’autres, une révision, au cas par cas, est en tous points préférable à une amnistie collective qui ne ramènerait pas plus de justice. Ce serait surtout prendre le risque de provoquer un nouveau conflit aux conséquences incalculables pour le pays.

Pardonner ou assumer?

Au lieu d’un « pardon » qui ne résout rien, l’être humain peut se grandir en assumant la responsabilité de ses actes et en apprenant de ses erreurs.

Plus que le sort des inciviques encore vivants, la revendication d’amnistie met en jeu la représentation que l’on se fait aujourd’hui les uns des autres. Le CAL et les TM refusent d’enfermer les citoyens des communautés dans des rôles assignés, bons résistants d’un côté, méchants collabos de l’autre. Ils dénoncent aussi le traitement émotionnel et compassionnel de faits politiques et historiques. Par contre, nous soutenons qu’une société mature doit encourager la responsabilité et l’émancipation, indispensables à l’exercice de la liberté de choix et de pensée. Au lieu d’un « pardon » qui ne résout rien, – sauf à recouvrir le sentiment de culpabilité par celui de l’impunité – l’être humain peut se grandir en assumant la responsabilité de ses actes et en apprenant de ses erreurs. C’est en cela que l’humanité progresse. Car ce ne sont ni les origines, ni la langue, ni la couleur de peau qui nous divisent ou nous rassemblent, mais les valeurs communes que nous défendons: la liberté individuelle, une éthique de la responsabilité, le respect de la personne humaine. Des valeurs fondatrices, celles-là mêmes qu’ont tenté d’anéantir ceux qu’on propose aujourd’hui d’absoudre collectivement.

 

Pierre Galand, Président du Centre d’Action Laïque

Pierre Pétry, Président des Territoires de la Mémoire


Cette carte blanche publiée dans Le Soir le 9 juillet 2010

Thématiques abordées: