Cartes Blanches

Jésus, reviens parmi les tiens !

Jésus, reviens parmi les tiens !

La force d’inertie des idées conservatrices est parfois surprenante. Dans nos sociétés, qu’on a pu croire un jour libérées du joug de l’héritage judéo-chrétien, la fascination de certains pour les interdits moraux péremptoires là où d’autres plaident pour la liberté responsable, l’arc-boutement sur des principes dont l’anachronisme est démontré, laissent pantois… Plus étonnant encore est le panurgisme que parviennent à susciter quelques leaders exaltés, non pas pour défendre le pouvoir d’achat des moins nantis ou la sauvegarde des retraites ou de la sécurité sociale, mais pour refuser à des citoyens le droit de vivre selon leurs convictions. Pour qui se prennent-ils ?

Les exemples récents foisonnent : les manifestations délirantes pour empêcher le vote de la loi « mariage pour tous » en France, au nom de supposées dérives potentielles, avaient un petit goût bien médiéval de chasse aux sorcières… Le raidissement inexplicable des députés wallons CDH face à la revendication, bien légitime, de lieux « neutres » pour y célébrer des funérailles : qu’est-ce que ça peut bien leur faire ? Faut-il que tous les morts passent par la case église ? Histoire de justifier les sommes exorbitantes attribuées aux fabriques d’église ? Les envolées réactionnaires d’un Francis Delpérée, caricature de lui-même, freinant des quatre fers à l’idée d’un débat sur l’extension de la loi sur l’euthanasie : de quoi a-t-il donc peur ? Que tout le peuple belge se précipite pour bénéficier des créneaux juridiques permettant d’effectuer des choix personnels ? Comme si « autoriser sous conditions » équivalait à « obliger ». Sommes-nous dans une cour de récré, au café du Commerce ?

Il fut un temps où Jean Gol, forte personnalité s’il en fut, stigmatisait la « rage taxatoire ». Aujourd’hui, on assiste à une sorte de « rage castratoire » laquelle, au nom de principes puisés dans les écritures saintes, voudrait interdire à tous les citoyens, quelles que soient leurs opinions, de décider de ce qui est bon pour eux. La stratégie est souvent la même : faire peur par une évocation de dérives hypothétiques dont la seule description est un procès en sorcellerie contre l’humanisme dont ils se réclament pourtant. «  Bientôt, on pourra épouser des animaux  », a-t-on entendu.

Cet acharnement qu’ont certains à vouloir décider pour les autres ne correspond pas vraiment à notre idée de la démocratie, ni de l’humanisme. Celui-ci, au contraire, place l’humain en position de force, d’autonomie, de capacité à réfléchir, à agir selon une conscience qui lui dicte, avec l’aide du code civil, ce qui est bon ou pas. Alors que ce que proposent les adversaires de la liberté, ce sont des cadres d’interdiction mortifères dans lesquels, et contrairement à ce qu’ils revendiquent, la vie des personnes concernées passe après les principes dogmatiques auxquels ils croient et qu’ils veulent imposer à tous. Sans aller jusqu’à revenir sur la loi dépénalisant (partiellement) l’avortement, les tentatives et pressions sont légion pour culpabiliser les femmes ou donner un statut au fœtus en inscrivant les fausses-couches dans les registres d’état civil…

Ainsi en va-t-il du cours d’éducation à la vie reproductive, sexuelle et affective (EVRAS), réclamé depuis des lustres pour que notre société prenne enfin en compte les interrogations légitimes des enfants et des adolescents sur la sexualité. Cet espace d’échange et d’information où sont abordés, sans évaluation ni hiérarchie, les relations affectives (par exemple, savoir dire non) ou les questions d’identité et d’orientation sexuelle, animé par un personnel spécifiquement formé, n’a été inscrit par la ministre de l’Enseignement obligatoire, à son corps défendant, qu’en 2012. Autant dire que nous n’en sommes qu’aux balbutiements de sa mise en place. Les soi-disant humanistes, vrais crypto-chrétiens, préfèrent-ils le viol, les grossesses précoces, le machisme institutionnalisé, l’insulte et le mépris qui résultent de l’ignorance ? Ou encore préfèrent-ils un cours d’éducation à la vie affective donnée par des prêtres ?

Société de progrès social

Le bruit provoqué par les tenants de la bien-pensance ultra-conservatrice et son catalogue d’interdictions concocté par des marchands de peur a fini par contaminer l’espace médiatique, jusqu’à banaliser un discours caricatural et sectaire. Ainsi a-t-on pu lire récemment en Une d’un grand quotidien francophone ce titre ahurissant : « Abonnement à l’euthanasie ». On imagine la scène : « Je voudrais euthanasier mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, avant de m’euthanasier moi-même. Vous me faites un prix ?  »

La laïcité défend la liberté individuelle basée sur la conscience, ainsi que le droit au bonheur. Chacun, en dehors de quelques irréductibles partisans de la démarche expiatoire, reconnaît volontiers que le bonheur (quelle que soit la définition qu’on en donne) est une aspiration légitime de l’être humain. Or, qui peut raisonnablement affirmer, en dehors de l’exception citée ci-dessus, qu’un malade complètement dépendant et en souffrance est libre et heureux ? Qui a le droit de décider du choix qu’il fait d’abréger son calvaire et celui de ses proches ? Comme dit le proverbe : les conseilleurs ne sont pas les payeurs.

Que des croyants incitent leurs coreligionnaires à observer des consignes liées à leur interprétation d’un dogme, on peut le comprendre. Qu’au nom de ce dogme, ils tentent d’imposer les mêmes règles aux autres est parfaitement inacceptable. Les combats d’arrière-garde menés par les tenants de l’interdit contre les partisans de la liberté de conscience sont perdus d’avance. Ce n’est qu’une question de temps. Nous ne pouvons qu’inviter ceux qui les mènent à utiliser leur énergie plus utilement et à se rapprocher du message de leur Livre, en coopérant avec tous les démocrates à l’avènement d’une société de progrès social, d’égalité de tous les êtres humains, de justice, de partage et de responsabilité.

 

Pierre Galand, président du Centre d’action laïque

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