Espace de libertés | Juin 2014 (n° 430)

Tous actifs, capables et compétents?


Dossier

Les personnes bénéficiant d’une retraite sont régulièrement présentées dans l’espace public comme un groupe homogène doté de capacités et de compétences. Un marché ciblant les seniors actifs ayant un capital économique important se développe. Il suffit de penser au développement des projets immobiliers grand luxe ou aux investissements financiers dans le secteur des maisons de repos de type privé. En parallèle, on observe la domination d’une conception politique qui valorise l’individu actif, dynamique, ayant des projets.


Cette conception en terme d’activation ou de responsabilisation néglige les inégalités fortes dans les manières de vivre, de négocier et subir les épreuves de l’âge (santé plus fragile, maladies chroniques, perte du conjoint, isolement, pension limitée, etc.). Dans un premier temps, nous critiquerons les limites d’une telle conception. Ensuite, nous mettrons en lumière une conception politique alternative et donnerons quelques éléments de réflexion pour que la critique ait une plus grande efficacité.

Capacités et droits

Cette conception politique se concrétise dans les discours en faveur d’un “vieillissement actif” mais aussi dans les politiques de l’État social actif. Les jeunes sont appelés à être actifs et employables, les travailleurs sont sommés d’acquérir plus de compétences, les demandeurs d’emploi de s’activer. La crise économique n’y est pas étrangère, cette conception touche les personnes malades et les personnes en situation de handicap dont le statut d’incapacité est mis en question au nom de l’intégration sur le marché de l’emploi et de l’employabilité. Cette conception politique limite l’accès aux droits sociaux, qui devient conditionné et qui dépend de cette capacité à se montrer suffisamment actif. Le nombre de personnes en âge de retraite évoluant dans une situation de précarité ne cesse de progresser, c’est là une réalité inacceptable.

Cette activation ne doit pas être confondue avec le renforcement des capacités et des droits des personnes, qui relient les aspects économiques, politiques et sociaux. Développées par le mouvement syndical et associatif, ces démarches favorisent une citoyenneté plus solide et une existence plus digne en combinant les niveaux individuel et collectif. Notre critique porte plutôt sur cette activation des personnes se transformant en idéologie plus dure, où l’injonction au devoir agir, parfois “l’action pour l’action”, prime sur toute autre considération. Cette idée d’activation valorise l’hyperaction ou la suraction alors qu’un engagement dans la sphère du proche, dans le quartier, dans la vie culturelle se décline souvent lentement et de manière progressive. Pendant la retraite, il arrive que des engagements importants dans la sphère associative (associations de patients, groupe d’entraide notamment) se développent. Permettre à tous de s’engager dans ces mondes demande un travail d’information sur les services de proximité, les infrastructures communales et les acteurs de terrain.

Ensuite, cette conception politique contribue en retour à une stigmatisation envers le fait de vivre hors d’une stratégie du projet. Il en découle un regard négatif sur la passivité et sur des activités ordinaires mais qui comptent pour les personnes (lire, faire les courses et cuisiner, bavarder entre amis, se promener, etc.). Cela engendre une dérive très grave, qui consiste à penser qu’il y a des capacités utiles et des capacités inutiles.

Activation et affaiblissement

Les effets se manifestent dans l’organsation des maisons de repos et de soins. Les personnes âgées dotées de capacités financières ont le choix entre plusieurs possibilités. Et l’importance croissante des groupes privés dans le secteur des maisons de repos pose problème. La critique de cette conception politique reste à approfondir et à compléter. Nous souhaitons ouvrir un chantier avec quelques éléments pointant une conception alternative. Il s’agit de repenser l’environnement, allant du domicile, du quartier, aux services d’aide de proximité, commerces, administrations et acteurs de santé offrant aux personnes des supports, des appuis relationnels et institutionnels pour mieux pouvoir négocier les épreuves de l’âge. Face à ces épreuves, les capacités d’anticiper et de s’équiper restent très inégalement réparties dans la société. Se soucier des épreuves de l’âge est inséparable, selon nous, d’une critique des inégalités sociales avant et pendant la retraite.

Sans être une formule magique, il conviendrait de regarder autrement le fait de ne plus vouloir ou pouvoir, perçu comme une forme de passivité qu’il faut changer en activant la personne. Pour certaines personnes âgées ou malades, l’affaiblissement des capacités de motricité, de langage, de discernement ne doit pas être sous-estimé. Certaines conduites à l’égard d’une action amoindrie des personnes semblent parfois guidées par l’embarras ou l’impossibilité d’accepter l’affaiblissement chez une personne. Par contre, les façons d’appréhender le silence et l’interaction visuelle, de diffuser une “ambiance” ouverte, de cultiver les gestes d’attention mériteraient une considération plus grande dans les formations du personnel, des infirmiers, des soignants.

Inégalités

Précisément, cette question des rythmes de vie, des rythmes de soins, des rythmes des institutions devrait être approfondie. Dans un contexte de pression accrue et d’accélération du temps, il faudrait reconsidérer cette question qui est politique. Il semble que les professionnels et les institutions de la santé agissent dans des conditions de plus en plus inconfortables. Le manque de temps est une réalité que l’on entend régulièrement dans le discours des travailleurs de la santé, autant de questions liées à l’organisation du travail, aux possibilités de recrutement, aux horaires de travail, aux financements de l’aide à domicile, des hébergements adaptés et des maisons de repos et de soins.

Les inégalités dans les manières de vivre et de subir l’âge restent peu mises en avant. Il est donc important de développer des politiques avec des structures adaptées aux capacités des personnes. Les politiques doivent considérer le continuum allant des situations de grande autonomie aux situations de faible autonomie. Donner plus de pouvoir aux personnes consiste aussi à rendre publique cette situation et à favoriser l’émergence d’un débat politique sur une telle problématique. Ce texte invite à penser et à agir dans ce sens.

 


Ce texte prolonge une intervention réalisée lors de la journée de réflexion à l’occasion des 25 ans du Service Laïque d’aide aux Personnes (SLP), le 21 septembre 2013, à l’Université libre de Bruxelles.