Espace de libertés – Mai 2016

Féminismes arabes: «Un changement profond est en cours»


Entretien
Journaliste pour France Culture et Arte, Charlotte Bienaimé a parcouru l’Égypte, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Depuis 2011 et les révolutions arabes, elle y a rencontré une quarantaine de jeunes femmes en lutte contre leur société patriarcale. Dans «Féministes du monde arabe», elle évoque leurs combats et un monde qui devra de plus en plus compter avec la voix des femmes.

Espace de Libertés: À vous lire, les féministes sont en tension sur les revendications, les moyens d’action et même entre générations. Il n’y aurait pas un féminisme universel?

Charlotte Bienaimé: Il n’y a pas un féminisme. Et cela vaut pour le monde arabe comme pour le monde occidental. Il y a toujours eu des féminismes, comme il y a différents courants politiques. Le féminisme touche à tout. En France, on réduit encore ce combat à la vision d’un féminisme offensif, contre les hommes. Concernant les générations, c’est vrai que j’ai senti une tension, peut-être parce que les anciens auraient été complices des pouvoirs en place (plusieurs régimes autoritaires post-coloniaux avaient instauré un féminisme d’État, NDA). Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Finalement, plus que de parler de tensions, il faut aussi se poser la question: pourquoi vouloir les réunir sous une même démarche? Chacune milite avec ce qu’elle peut apporter, son histoire, son expérience, sa vision. Une femme voilée travaillera différemment qu’une Femen. Il y a une diversité de mode d’action.

Mais y a-t-il un combat commun?

Leur objectif commun, c’est que la société ne soit plus patriarcale, que l’homme et la femme soient traités de manière égale, que la matière soit politique, sexuelle, économique ou culturelle. Les modes d’action changent. Betty au Maroc (cofondatrice en 2009 du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles, NDA) opte pour des actions-chocs. D’autres travaillent davantage dans l’ombre. Les débats sont nécessaires mais chacun avance dans son domaine.

L’éducation semble la clé. Là où elle est la plus avancée, en Tunisie, les droits des femmes sont mieux respectés. Un lien direct de cause à effet?

En Tunisie, toutes les lois sont égalitaires, mais dans les faits, dans la réalité, les difficultés des femmes tunisiennes ressemblent à ce que vivent les Égyptiennes ou les Marocaines.

Les féministes font-elles partie d’une élite?

On ne peut pas dire que leur féminisme soit élitiste. Elles rencontrent des femmes dans les milieux populaires. Beaucoup ne se revendiquent pas du féminisme mais agissent dans des associations qui, dans le quotidien, font avancer les questions d’égalité. Ce qui réunit les Tunisiennes, malgré un taux d’alphabétisation plus élevé que celui de leurs voisines, c’est le fait d’être en proie à des traditions, à des cultures patriarcales. En France, toutes les lois sont égalitaires et pourtant, un viol s’y déroule toutes les sept minutes… Il reste énormément de choses à modifier. Ces femmes ont aussi besoin d’un État qui va s’engager à promouvoir cette égalité, besoin de personnes pour l’organiser, pour mettre sur pied des ateliers, une sensibilisation.

L’islam est un des paramètres clés dans ces pays.

Je n’ai pas voulu l’accuser. Ni le dédouaner! On a des exemples qui pointent l’islam comme vecteur d’injustice: les questions sur la virginité, les mariages forcés justifiés par une «éthique» religieuse. J’ai voulu montrer les réalités telles qu’elles sont mais toutes les religions peuvent être accusées. J’ai aussi voulu faire entendre le féminisme islamique. Ce courant est intéressant car il peut rallier à la cause des personnes qui ne seraient pas forcément intéressées par le féminisme. En France, beaucoup de jeunes femmes de l’immigration s’en revendiquent très jeunes. Elles dénoncent des pratiques dans leur communauté mais ont peur que ces critiques ne leur retombent dessus. Elles ressentent une tension: doivent-elles s’exprimer ou cacher ce qu’elles vivent pour ne pas participer au racisme ambiant? Avec le féminisme islamique, elles trouvent un intermédiaire. C’est pareil au Maroc, dans des termes différents. Des femmes revendiquent ce féminisme sans se relier forcément aux Femen. Ceci étant dit, les Femen sont aussi une expression du féminisme arabe. Amina est tunisienne. Elle n’est pas importée d’Ukraine!

Ce féminisme islamique est-il une réponse à l’accusation de vouloir occidentaliser la société arabe?

Les femmes arabes veulent rappeler que le combat pour l’égalité homme-femme n’est pas l’apanage des pays «éclairés». Il y a bien longtemps qu’elles se battent. Elles veulent trouver leurs propres moyens d’émancipation. C’est le problème des ONG et associations qui débarquent dans un but louable. Elles arrivent dans petites régions de Tunisie avec une posture de donneur de leçons. Cette posture doit être revue. Ce n’est sans doute pas aussi visible en Occident que sur la place Tahrir, avec des ennemis faciles à désigner, mais je travaille sur les femmes qui évoluent en France dans les hautes sphères politiques, économiques ou autres. La façon dont elles sont traitées par les hommes appelle à plus d’humilité sur notre société.

Il y a peu d’hommes dans vos récits. Ils sont absents de la cause?

Il y a des jeunes hommes à leurs côtés. Il y a aussi des pères. À travers le récit des femmes, on découvre ce futur mari qui discute longtemps pour bien cerner l’égalité dans le couple, le père qui encourage la liberté de sa fille. Il y a Oussema, cet étudiant qui se revendique féministe. Cela devrait faire l’objet d’un autre livre pour entendre la voix de ces hommes. Il y avait pour moi une urgence d’entendre la voix des femmes, mais c’est vrai que cela donne une image de l’homme arabe machiste et sexiste. Ceci étant dit, leur société est très patriarcale, il ne faut pas le cacher.

Les réseaux sociaux, par contre, semblent être des espaces formidables de liberté.

Facebook, c’est énorme pour elles! Elles s’en servent comme d’un outil pour partager leurs réflexions, leurs textes, leurs modes d’action. C’est une ouverture infinie dans la droite ligne des révolutions arabes. Même au niveau de l’autoformation, des jeunes femmes deviennent féministes, ont un bagage, du jargon, des références via internet uniquement.

Ces réseaux se concrétisent-ils dans le réel?

Oui, il y a un réseau très organisé avec une énorme demande. Elles ont réalisé du concret comme une campagne d’affichages géants dans différentes villes. Elles sont aussi invitées dans des conférences, se rencontrent via Skype. Quelque chose émerge. Quand j’ai publié le livre, j’ai prévenu toutes les filles via une discussion commune sur Facebook. C’était émouvant de les lire ensuite. Elles se sont parlé, l’une expliquant s’être sentie moins seule, l’autre ayant trouvé de la force dans les témoignages. Un changement profond se déroule dans la société arabe. C’est très clair pour moi. Ce n’est pas pour demain mais c’est inéluctable. En Tunisie, elles ont réalisé un nombre incalculable de choses en trois ans sur le harcèlement de rue, la virginité. Elles sont peut-être minoritaires aujourd’hui, mais elles changent la société.

La réappropriation du corps, c’est une individualisation du combat féministe?

Je ne sais pas. Non, je pense qu’elles s’emparent d’une thématique qui n’a pas été abordée par la génération précédente. Le corps est politique. Le débat autour du corps, la question de la virginité, le harcèlement de rue, l’avortement, le droit de disposer de son corps: tout cela est politique et témoigne d’une certaine société. Au niveau individuel se pose la question de comment utiliser le corps dans le militantisme. L’une montre ses seins avec une revendication politique. Une autre met le fouloir parce qu’il lui ouvre plus de portes et lui évite d’être dans la surexposition. Chacune utilise son corps à sa manière, mais toutes veulent la même chose: que leur corps n’appartienne pas à quelqu’un d’autre.