Espace de libertés – Avril 2015

«Vivre sa mort» s’immisce dans le quotidien de deux hommes combattant pour obtenir le droit de mourir dans la dignité. Manu Bonmariage signe un documentaire coup-de-poing sur la meilleure façon de vivre le point final de sa vie. Et une histoire poignante qui scrute les tréfonds de l’âme de chaque spectateur.


Ténor du programme perclus de silences qui en disent long et dénués de tout commentaire pour laisser parler la vie comme elle va, Manu Bonmariage, père spirituel du cultissime «Strip Tease», a par contre, opté pour le long-métrage, cette fois. En suivant dans leurs derniers mois deux hommes, Manu et Philippe, atteints d’un cancer incurable. Manu de Coster décide lui-même de l’heure de sa mort. Tandis que Philippe Rondeux envisage l’euthanasie. Mais son médecin, catholique en diable, ne se montre pas favorable.

«Philippe est un membre éloigné de ma famille, explique le réalisateur. Il m’a demandé de tourner un film sur lui. Atteint d’un cancer, il se demandait comment rester un homme face à la mort. J’ai réfléchi à sa proposition. J’avais déjà rencontré le théologien et écrivain Gabriel Ringlet, qui s’était occupé de l’accompagnement à l’euthanasie de Christian de Duve, le célèbre prix Nobel de médecine. J’ai demandé à Philippe si lui aussi avait songé à l’euthanasie. Il y avait effectivement souvent pensé, mais cela se heurtait à son éducation chrétienne et à son entourage médical. Puis, toujours via Gabriel Ringlet, je suis entré en contact avec Manu de Coster, l’autre protagoniste du film.»

Vers le grand voyage

Le cinéaste se décide donc finalement à suivre les deux mourants pendant un peu moins d’un an. En restant fidèle à son style tout en observation. «Je ne voulais pas étudier le sujet et en sortir un documentaire traditionnel, avec des commentaires. Moi, je pratique un cinéma direct. Les gens s’investissent dans leur propre rôle, et je les suis avec patience. Le silence ne me gêne pas. Ils vivent ce qu’ils ont à vivre. C’est le vécu qui m’intéresse. Je ne crie jamais “Action!” ou “Coupez!”.» Caméra à l’épaule, Bonmariage écoute. Et questionne, parfois, ces deux hommes qui ont décidé d’accepter de vivre une dernière fois. L’idée étant surtout de comprendre ces deux individus philosophiquement différents, mais aux destins forcément liés.

Bilan: sans aucun pathos ni avalanche de guimauve, le cinéaste signe une vertigineuse montée d’émotions en captant cette «descente aux enfers». Et on ne sort bien entendu pas indemne de la projection. Car les images se révèlent parfois très dures, voire insoutenables. En outre, la gravité du sujet n’implique plus forcément une distance subjective qu’on pouvait adopter face à un épisode de «Strip-Tease», par exemple. Ici, l’écran de cinéma n’est plus une frontière confortable, mais bien une ouverture sur le réel. Nous ramenant sans cesse au même constat: nous serons tous confrontés à la mort un jour ou l’autre.

Mourir dans la dignité

«Philippe et Manu confèrent une âme au film, poursuit Bonmariage. Ils m’ont profondément touché. Avec son comportement face à la mort, Philippe apporte de la joie. Ce sont des moments tellement forts qu’on ne peut pas les reconstruire dans une fiction. Même avec de très bons acteurs. On voit que Manu, lui, est plus familier du sujet quand, au début du film, il explique comment va se dérouler l’euthanasie. Bref, Vivre sa mort est un film indispensable pour moi… C’est une expérience que je veux partager avec le spectateur.» Mais toujours sans la moindre leçon de moralité pour autant!

«Je ne dis d’ailleurs pas que l’euthanasie est quelque chose de merveilleux. Mais la façon dont ils l’administrent chez Manu, entouré par sa famille, c’est superbe. J’avais les larmes aux yeux. Philippe, lui, aborde l’euthanasie avec son médecin, mais, finalement, ce dernier se dérobe. Il dit qu’il faut accepter la vie, être digne jusqu’à la fin. C’est affreux! Et je crains que ce type de raisonnement ne soit pas si rare. Il y a encore beaucoup de catholiques dans les hôpitaux. Moi, je suis athée, grâce à Dieu! Je suis devenu libre penseur.» Et, par ailleurs, Bonmariage est aussi un cinéaste qui, à force de parler si bien de la mort cette fois-ci, finit par rendre notre vie de spectateurs un peu plus belle.