Espace de libertés – Janvier 2018

Résidence d’artiste: la création en chantier


Dossier

Un centre culturel qui accueille de manière permanente des artistes et compagnies en résidence, ce n’est pas courant. Le Centre culturel du Brabant wallon (CCBW) s’est lancé dans cette aventure voici six ans et le succès est au rendez-vous: plus d’une centaine d’artistes sont déjà passés par là. Une belle façon de tisser des liens entre acteur institutionnel et création artistique.


“Solidarité et délassement”, lit-on sur le fronton du foyer populaire construit en 1913 par l’architecte André Dantzenberg, au cœur des anciennes usines Henricot, à Court-Saint-Etienne. Un siècle plus tard, l’esprit de la devise n’a pas pris une ride. Depuis 2012, cette salle aux accents Art déco a repris vie à l’initiative du centre culturel qui y accueille en résidence des artistes et des compagnies pendant une ou plusieurs semaines. “L’idée de la résidence est basée sur une analyse du territoire, de ce qui existait et se faisait dans la région en matière culturelle. Si le nombre de salles de diffusion était important, il manquait par contre une salle consacrée à la création artistique en Brabant wallon. Il y avait alors peu d’initiatives de ce genre, pas seulement dans la province, mais aussi en Fédération Wallonie-Bruxelles”, explique Édith Grandjean, directrice du centre culturel. Grâce à cette salle de création, le CCBW est devenu un maillon de la chaîne entre la création et la diffusion d’un spectacle. Car l’un des grands débats face aux subsides publics octroyés au secteur culturel porte sur la répartition de cette manne financière entre les acteurs institutionnels et les artistes. Certains estimant que ces derniers devraient recevoir davantage d’aide et que les centres culturels n’ont pas pour mission de produire des spectacles. Créer un tremplin pour les artistes en résidences permet donc de créer des liens entre les missions de chacun. “L’une des volontés du foyer est de permettre à l’artiste ou à la compagnie, dès son passage par la résidence, d’être en lien avec le réseau que nous avons constitué avec les centres culturels locaux et les lieux de diffusion du Brabant wallon pour pouvoir présenter leur création”, poursuit la directrice.

Parmi quelques critères retenus: le caractère novateur ou émergeant de la création, de la compagnie ou de l’artiste.

En six ans, le lieu est devenu incontournable. Le nombre de résidences varie chaque année en fonction de la période d’occupation. On est proche des 15-20 résidences par an. “Bien souvent, les compagnies demandent à occuper le foyer deux semaines. Quelques-unes en demandent quatre. On essaie d’ailleurs de l’encourager parce qu’effectivement, en cohabitant plus longtemps, on se rencontre davantage, on discute, on échange…”, raconte Myriam Masson, directrice adjointe du CCBW. Quant à la sélection des artistes, le centre a mis en place quatre comités de sélection par an. Ils sont composés par le personnel du centre, tous services confondus. Parmi quelques critères retenus: le caractère novateur ou émergeant de la création, de la compagnie ou de l’artiste. Seule contrepartie: une remise de 10% sur le prix de vente du spectacle créé, à valoir sur une représentation qu’achèterait éventuellement le CCBW ou l’un de ses partenaires.

De la page blanche à l’avant-première

Dans les faits, il n’y a pas une résidence qui ressemble à une autre. Tous les cas de figures sont possibles. “En arrivant, certains partent d’une page blanche, d’autres sont plus avancés. Chaque discipline offre des parcours spécifiques”, continue Myriam Masson. Mais le fait d’être en résidence ne signifie pas que le projet doit être terminé au terme des semaines passées au foyer. “Une compagnie pourrait très bien venir au CCBW, sans que le projet n’aboutisse jamais. On n’a aucun objectif de résultat à la lecture du dossier.”

Du côté des artistes, la période de résidence est très recherchée pour créer un spectacle. “C’est important de se déplacer de sa zone de confort naturelle. S’obliger à aller dans un autre endroit, comme une résidence, permet d’être tout entier dans la création, avec une attention entièrement consacrée à cela”, témoigne Gaël Santisteva qui est venu créer au CCBW le spectacle de cirque Talk Show, abordant les questions liées à l’âge et à l’obsolescence. Dans le milieu du cirque, le centre brabançon est d’ailleurs reconnu, notamment grâce à son festival En l’air, où l’art circassien se décline sous des formes d’expression contemporaines. “On doit passer beaucoup de temps, comme on n’a pas de texte, de support, pour inventer des images, des figures entre les artistes. On apprend à se connaître sur le plateau. Les périodes de résidence permettent de souder l’équipe”, souligne Loïc Faure, jongleur, qui a pu créer son premier spectacle grâce à son passage au CCBW. “Cela permet de passer par des phases de recherche pour trouver de la matière. On est en immersion totale. C’est certes court, mais intense. C’est bien que la résidence ne soit pas trop longue, car on risque de s’épuiser un peu. Une semaine ou deux permet de travailler intensément et efficacement, en ayant le temps de peaufiner de nouvelles figures”, ajoute l’artiste.

Néanmoins, si le lieu est là pour permettre aux artistes de tester leurs créations avant de monter sur scène, ces derniers ont aussi l’occasion de montrer le travail en cours au public. Une manière pour le centre culturel de le sensibiliser aux étapes intermédiaires (recherche, répétition, entraînement…) par lesquelles les artistes passent avant de présenter un travail achevé sur scène. “Cela peut être un tout début de projet, une présentation de recherches, sans qu’il y ait encore de trame ou d’histoire. Cela peut se limiter à des enchaînements techniques. Parfois, ce sont presque des avant-premières parce que le spectacle est quasi terminé. C’est alors l’occasion de rôder le spectacle. Entre ces deux-là, il y a différentes étapes. Certaines compagnies ne sont pas du tout demandeuses, préfèrent ne rien montrer pour ne pas se dévoiler dans une position plus fragile, celle de la création. Cela reste leur décision. On n’impose rien”, explique Christophe Rolin, coordinateur au CCBW.

Un lien précieux

Puis, il y a des compagnies et des artistes qui, dès le début de leur projet et à différentes étapes de la création, font des allers et retours au sein de la résidence. Ce fut le cas pour l’actrice Christelle Cornil qui a renoué avec la scène après avoir interprété de nombreux rôles au cinéma. Voilà une vingtaine d’années, elle découvre le roman de Paul Auster, Le Voyage d’Anna Blume, un roman qu’elle a décidé d’adapter pour en faire une pièce de théâtre. Elle a rejoint une première fois la résidence en 2016 pour travailler sur l’adaptation pendant une semaine. Et une seconde, l’été dernier, pour tester la pièce sur un plateau pendant quinze jours, avant de monter sur scène l’automne dernier. “S’il n’y avait pas eu le CCBW, on aurait dû payer une salle pour répéter, et on n’aurait juste pas pu le faire parce qu’on en avait pas les moyens. Mais ce n’est pas qu’un soutien logistique, l’apport se situe aussi au niveau humain face aux doutes que peut générer une création. On n’est pas seul dans sa bulle et c’est précieux”, confie Christelle Cornil.

Précurseur en la matière, le Centre culturel du Brabant wallon a ouvert une brèche dans l’accueil d’artistes et l’accompagnement de compagnies dans la création. Il permet d’offrir un tremplin aux artistes du territoire dans lequel il œuvre et de soutenir la création au lieu de créer lui-même. “On reçoit de plus en plus de dossiers, et c’est en lien avec l’absence de tels lieux sur le territoire de la FWB. C’est une problématique, notamment pour certaines disciplines comme celle du cirque. On doit d’ailleurs refuser un certain nombre de compagnies, faute de place”, admet Myriam Masson, la directrice adjointe du centre.

Le décret concernant le secteur des centres culturels pousse au développement des résidences d’artistes, particulièrement dans le domaine des arts de la scène. Ainsi, les centres culturels doivent désormais accueillir en résidence dans leurs locaux, de manière ponctuelle ou permanente, des spectacles en création ou des étapes de travail d’artistes. “De plus en plus de centres culturels encouragent, dès que leur salle est libre, cet accueil des compagnies. Cette réflexion existe désormais, et c’est très bien. Mais la difficulté réside lorsque le lieu pour accueillir les artistes n’est pas uniquement dédié à cela. Ce qui intéresse les compagnies, c’est le temps long”, relève encore Édith Grandjean.

Même si le foyer est actuellement en travaux pour lui redonner son lustre d’antan, la volonté du centre culturel reste la même: celle d’accueillir de nombreux artistes au cœur d’un lieu ouvert au plus grand nombre. Une aventure pleine de perspectives. “Une fois rénové, le foyer sera plus adapté à l’accueil des compagnies en résidence avec un deuxième plateau, ce qui permettra éventuellement deux résidences simultanées”, conclut la directrice du CCBW.