Espace de libertés | Mai 2018

Rien de neuf sous le soleil des tropiques


Des idées et des mots

Pour beaucoup, l’Afrique est un épicentre majeur du bouillonnement qui lie le religieux et le politique en un ballet souvent sanglant. On pourrait légitimement penser que l’Afrique présente une perméabilité singulière au phénomène religieux. Eh bien, il n’en n’est rien. En tout cas pas selon Jean-François Bayart, politologue français et enseignant à l’Institut des hautes études internationales et du développement à Genève. Pour lui, si l’Afrique se distingue d’autres régions du monde, ce n’est pas en raison du foisonnement des mouvements religieux qui interfèrent en permanence avec le politique (ou l’inverse) mais au fait que ces mouvements ont leurs origines à l’extérieur de la culture africaine. Sauf, bien entendu, en ce qui concerne la sorcellerie -“monde de l’invisible” comme le qualifie Bayart – mais qui ne se distingue pas vraiment de ce qui se passe sur d’autres continents, y compris l’Europe dans des périodes pas si lointaines. En réalité, la combinatoire politico-religieuse africaine d’aujourd’hui est connectée aux transformations qui agitent le champ religieux global. Comme aux “temps bénis des colonies”, elle est même de plus en plus dépendante de logiques extérieures. À ce petit jeu, le christianisme et l’islam y sont largement hégémoniques mais le judaïsme se fait également sentir ainsi que, dans une moindre mesure, l’hindouisme. Même les cultes syncrétistes comme le Kimbanguisme, le vaudou, des mouvements comme Croix Koma du Bas-Congo ou la Lord’s Resistance Army d’Ouganda, sont “souchés” sur l’une ou l’autre grande religion mondialiste comme, en l’occurrence, le christianisme. Seuls peut-être échappent à cette dépendance culturelle des cultes traditionnels plus insaisissables comme le Poro d’Afrique de l’Ouest. Mais, comme le souligne en conclusion Jean-François Bayart, l’Europe et l’Asie n’ont jamais fonctionné autrement, sauf dans les périodes les plus récentes. Les grands rois habsbourgeois, bourbon, ottoman, safavide ou moghol étaient tous guidés par une vision messianique. Le sabre et le goupillon n’en finissent pas de se combiner l’un avec l’autre pour alimenter l’histoire, en Afrique comme ailleurs. Mais le choc colonial continue à produire des effets massifs jusque dans l’imaginaire religieux quotidien des populations et c’est peut-être là que réside, selon l’auteur, la véritable singularité de l’Afrique.