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Statut fœtus, IVG: les menaces d’un retour à un « ordre naturel »

Statut fœtus, IVG: les menaces d’un retour à un « ordre naturel »

Le 4 octobre dernier, la loi opérant une prétendue dépénalisation de l’avortement était votée. Rappelons-le encore une fois: alors que le terrain (médecins, centres de planning familial, associations de femmes, etc.) demandait un assouplissement des conditions (allongement du délai de grossesse et diminution du délai de réflexion, notamment), ces dernières ne seront revues qu’à la marge. Pis, les sanctions pénales sont maintenues: médecins et femmes pourront toujours être sanctionnés par des peines de prison et des amendes si une seule des conditions n’est pas remplie.

Quelques semaines plus tard, c’est avec une large majorité que la Chambre a voté la loi concernant « l’acte d’enfant sans vie ». Désormais, la qualité « d’enfant » est reconnue aux fœtus de 140 jours (20 semaines); une limite que certains, NV-a et CD&V en tête, souhaiteraient voir abaisser au premier jour de grossesse.

Ajoutons à cela les velléités de certains de voir inscrit le « droit à la vie » parmi les valeurs qui pourraient être reprises dans la Constitution (1) et nous avons de quoi nous inquiéter.

La « défense de la vie » dès la conception: une priorité vaticane

Certains y verront une coïncidence, mais force est de constater que ces choix politiques semblent faire écho à l’appel du pape François lancé lors du Synode de la famille en 2014: « Il est urgent que les chrétiens engagés en politique encouragent des choix législatifs appropriés et responsables en matière de promotion et de la défense de la vie », étant entendu que, pour le Vatican, il y a « vie » dès le premier jour de conception (2).

Cette « défense de la vie dès le premier jour de conception » n’est pas une nouveauté. Depuis les années 1970 et les avancées en matière de droits reproductifs et sexuels, les mouvements anti-choix (ou « pro-vie » comme ils aiment se présenter) travaillent à promouvoir une vision religieuse et rétrograde de la société: interdiction de l’avortement et de la procréation médicalement assistée, reconnaissance d’un statut juridique pour l’embryon, refus du mariage et de l’adoption pour les couples homosexuels, interdiction du droit à mourir dans la dignité, défense de la « famille traditionnelle », etc. En bref, ces organisations défendent une société où la sexualité ne serait légitime et autorisée que pour les couples hétérosexuels, dans le cadre d’un mariage durable, et uniquement à des fins de reproduction. Rien de bien neuf, donc.

Des mouvements anti-choix mobilisés et organisés

Ce qui est nouveau, c’est la mobilisation – internationale souvent – et la professionnalisation de ces mouvements anti-choix. Citons quelques exemples récents au niveau européen:

  • L’initiative citoyenne européenne « Un de Nous »: Lancée en 2012 par l’association italienne « Pro Vita Nova » et soutenue par les papes Benoît XVI et François, elle demandait à l’Union européenne de « protéger la dignité et l’intégrité physique de l’embryon humain » et de stopper ses financements qui « mettent en péril cette dignité ». La pétition ayant recueilli 1.800.000 signatures, elle a été présentée officiellement au Parlement européen en 2014. Heureusement, la Commission européenne a décidé de ne pas y donner suite (3).
  • La réforme constitutionnelle et la politique nataliste en Hongrie: Si l’avortement est légal en Hongrie (bien que les conditions y soient fort strictes), il est rendu dans les faits très difficile depuis qu’en 2012, le gouvernement Orbán a introduit la « protection de la vie dès la conception » dans la Constitution. Parallèlement, il lançait une politique nataliste basée sur la promotion de la « famille traditionnelle » et le soutien à « l’enfantement ». Au programme: célébration de la femme au foyer dans les manuels scolaires, subventions aux hôpitaux qui refusent de pratiquer l’IVG, campagne anti-IVG dans le métro, pressions politiques sur les cliniques pratiquant l’IVG médicamenteuse considérée comme « trop facile », harcèlement des ONG de défense des droits des femmes…
  • Pensons également, en France, au collectif « La Manif pour tous » à l’origine des manifestations monstres contre la loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, ou au mouvement « Les Survivants » qui combat le droit à l’IVG avec des techniques 2.0 (web, réseaux sociaux, affichage sauvage et guérilla marketing…)

Un agenda pour l’Europe

En avril 2018, le Forum parlementaire européen sur la population et le développement (EPF) publiait le rapport « Restaurer l’ordre naturel » (4). Ce rapport d’une quarantaine de pages donne un aperçu du fonctionnement clandestin comme de la stratégie délibérée des mouvements anti-choix en Europe.

Parmi ces mouvements, « Agenda Europe » occupe un rôle clé: il regroupe une centaine de personnalités anti-choix influentes, acteurs et institutions proches du Vatican, personnalités politiques européennes et internationales, experts en droit, politique ou communication, activistes, etc. Il compte également de nombreux mécènes et donateurs parmi lesquels figurent des aristocrates autrichiens, quelques milliardaires anti-avortement ou encore des oligarques russes proches de l’Église orthodoxe.

Né en 2013 sous la forme d’un blog assurant une veille législative constante et attaquant au vitriol les défenseurs des droits humains, ce mouvement a rapidement élargi ses activités. Son manifeste au titre sans équivoque, « Restaurer l’Ordre naturel: un Agenda pour l’Europe », présente les orientations thématiques, stratégiques et tactiques du mouvement anti-choix européen.

La révolution sexuelle est loin d’être finie

En termes de respectabilité, de communication et de financement, les organisations anti-choix ont nettement progressé, renforçant leur présence au sein des institutions supranationales (Union européenne, Conseil de l’Europe, ONU). Les victoires populistes outre-Atlantique et européennes (Italie, Autriche, Pologne, Hongrie) et la multiplication des discours xénophobes, nationalistes et traditionnalistes doivent inciter les progressistes à se remobiliser.

Si les victoires sont encore possibles, comme l’Irlande l’a récemment prouvé, la révolution sexuelle est loin d’être finie…

Plus que jamais, le Centre d’Action laïque et la Fédération Humaniste Européenne se mobilisent pour contrer ces manœuvres liberticides.

 


(1) Comme suggéré, le 3 février 2016 en Commission de révision de la Constitution, par Servais Verstraeten, chef de groupe du CD&V dans cette assemblée.
(2) Cette doctrine du Vatican, selon laquelle toute forme de vie, dès la conception, doit être protégée par le législateur, en ce compris au niveau international, est développée dans l’Instruction Donum Vitae de 1987 et sa mise à jour de 2007.
(3https://www.laicite.be/leurope-dit-non-aux-anti-choix-de-linitiative-citoyenne-un-de-nous/
(4) Document disponible en français sur https://www.epfweb.org/node/690