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Passage de flambeau à la présidence du Centre d’Action Laïque

Passage de flambeau à la présidence du Centre d’Action Laïque

Interview croisée de Pierre Galand et Henri Bartholomeeusen, deux fortes personnalités contrastées, complices et complémentaires.

Ce n’est un secret pour personne, vous avez entre autres le point commun d’avoir été élevé dans des familles de tradition catholique. Comment expliquez-vous l’un et l’autre la décision de vous éloigner de cette tradition pour embrasser les valeurs de la laïcité et le principe du libre examen?

Pierre Galand: Assez tardivement, il est vrai, le tiers monde, les guerres de décolonisation et en particulier la guerre d’Algérie m’ont interpellé, m’ont profondément choqué et ont remis en cause toutes les valeurs auxquelles je pouvais croire ou ne pas croire. Cela m’a boosté à remettre en cause mes perceptions de ce que pouvait être un évangile, une église. À partir de là, j’ai fait le pari de Pascal à l’envers: le philosophe disait qu’on ne savait rien de l’existence de Dieu, mais qu’il valait mieux y croire; moi je me suis dit: « On ne sait pas s’il existe, autant ne pas y croire »!

Henri Bartholomeeusen: Je suis effectivement issu d’une famille de tradition catholique mais où le libre propos avait droit de cité à table, notamment: c’était le lieu de rencontre familiale où tous les débats avaient cours. J’ai fréquenté une école communale puis un athénée et ensuite l’ULB. À l’adolescence, je me suis senti à l’étroit dans les valeurs chrétiennes qui étaient présentées comme « le Bien ». Il y avait visiblement place pour une ouverture plus grande et j’ai trouvé mon compte dans ces débats familiaux, cette libre expression et cet enseignement.

Pierre Galand, vous avez quitté la présidence du CAL mais vous êtes toujours président de la Fédération Humaniste Européenne (FHE). Quels sont selon vous les grands enjeux laïques à l’échelle européenne aujourd’hui ?

Pierre Galand: Il faut d’abord se rappeler que même en Europe, dès qu’on sort du monde latin, le mot « laïcité » ne se traduit pas: ainsi parle-t-on d’humanisme chez nos amis flamands, d’athéisme et de libre pensée en Angleterre; aux Pays-Bas, c’est le libéralisme de la pensée qui détermine les relations entre les personnes et non les religions; dans les pays d’Europe de l’Est dernièrement entrés dans l’EU, les religions sont prégnantes et passent des accords avec l’État pour assurer la paix sociale. On se trouve dans une telle diversité qu’au sein de l’institution européenne, on se demande comment rassembler les gens, comment leur permettre d’avoir un espace européen démocratique s’il n’est pas laïque, s’il n’est pas fondé par cette séparation de l’Église et de l’État, par le respect de l’Autre et de ses convictions, qu’elles soient religieuses ou non. Il y a donc aujourd’hui un important travail à fournir car au sein des institutions européennes – Parlement, Conseil, Commission –, les religions ont pris cet espace en otage, elles ont pris une longueur d’avance avec la volonté initiale d’affirmer les racines chrétiennes de l’Europe. Or l’Europe, c’est celle de tous les citoyen-ne-s, pas seulement celle des chrétien-ne-s. Comment faire remonter cette préoccupation? Ce sera l’objet de notre travail, avec les 57 associations membres de la FHE. Par ailleurs, lorsque nos collègues de Russie nous interpellent car ils ont les a privés de leurs moyens et de leurs locaux, il apparaît que la liberté de pensée n’existe pas partout en Europe, si tant est que l’Europe puisse aller jusqu’à l’Oural. La tâche est urgente et je suis heureux qu’Henri Bartholomeeusen prenne le relais à la présidence du CAL fin de pouvoir consacrer ce qu’il me reste de vie active à ce que l’humanisme laïque ait droit de parole au sein de l’Europe en construction.

Précisément, quels sont les chantiers ouverts par la FHE actuellement?

Pierre Galand: Ils sont au nombre de trois. Premièrement, nous sommes 57 associations, nous représentons un courant de pensée; il faut d’abord cerner sont audience et soigner les messages que nous lui adressons. Deuxièmement, si dans des pays comme la Belgique, toute une série de droits liés aux libertés individuelles sont acquis, il faut savoir que c’est loin d’être le cas partout en Europe… Et troisièmement, nous devons être capables de mener des combats – pour la recherche sur les cellules souches embryonnaires, contre homophobie, pour le droit au blasphème, etc. – aux côtés des parlementaires qui défendent la laïcité.

Henri Bartholomeeusen, la perspective internationale, et européenne plus précisément, fait également partie des priorités que vous vous êtes fixées pour votre mandat. Est-ce à dire que vous allez travailler en binôme sur ces questions avec Pierre Galand ou allez-vous vous en remettre au travail effectué par la FHE?

Henri Bartholomeeusen: Cet espace européen est un nouvel espace politique, un espace de citoyenneté, et on ne conçoit pas de développer une certaine idée de la laïcité sans qu’elle corresponde à un espace politique. Par voie de conséquence, il est important de se distribuer le travail. La connaissance de Pierre de ces milieux politiques est un atout pour défendre ce plus petit dénominateur commun de la laïcité en Europe qu’est la posture humaniste. Le vocabulaire commun est important, tout comme, derrière celui-ci, les intentions communes qui permettront demain de construire une société constituée d’être émancipés et libres parce qu’ils partagent des connaissances transmissibles.

Parmi vos autres priorités, vous citez la formation et l’accès aux connaissances. On suppose qu’il s’agit là d’une réflexion sur l’enseignement.

Henri Bartholomeeusen: C’est bien de l’école dont il est question, précisément, parce qu’elle est la première étape d’une démarche d’égalisation: la démocratie et l’accès à la connaissance ne peuvent pas dépendre des conditions sociales. C’est une question d’émancipation et de citoyenneté.

Vous considérez tous les deux la jeunesse comme un enjeu primordial. Henri Bartholomeeusen, avant d’entendre votre avis, nous demanderons à votre prédécesseur s’il n’a pas quelques conseils à vous donner sur cette question, car on a le sentiment que ce n’est pas facile aujourd’hui de parler aux jeunes quand on est laïque.

Pierre Galand: Ce n’est pas facile parce que la laïcité a eu tendance, pendant trop longtemps, à vivre en autarcie. Un effort d’ouverture s’imposait, il fallait se rendre lisible, accessible. À l’issue de mes mandats à la présidence, je regrette de ne pas y être arrivé davantage. Ces sept dernières années, des efforts méritent d’être salués, comme les projets menés par la Fédération des Maisons de la Laïcité et l’ASBL Go Laïcité, la participation de jeunes laïques encadrés par le CAL au Forum social mondial à Dakar et à Tunis. Mais le défi majeur reste de conclure un contrat entre les générations pour que puisse être transmis le flambeau de la laïcité. Pour cela, il faut donner de l’espace aux jeunes car cela ne se fait pas spontanément. Faut-il déléguer ou leur dire « faites-le vous-mêmes »?

Henri Bartholomeeusen, la difficulté de toucher les jeunes est connue du mouvement laïque. Mais qui sont ces jeunes auxquels vous voulez vous adresser?

Henri Bartholomeeusen: Le vieillissement de la population fait que les personnes qui, jadis, auraient déjà laissé la place aux jeunes, sont toujours actifs. Ce problème de l’implication des jeunes concerne l’ensemble de la société; au sein de notre mouvement, il renvoie aux fondements mêmes de la laïcité, à savoir la libre expression, le libre examen, la capacité des individus à se réinventer au départ de connaissances partagées mais pas sous la houlette d’une autorité. Doit-on éduquer les plus jeunes selon une tradition ou au contraire, leur permettre de s’instruire selon différentes options? D’où l’importance de l’école auprès de la jeunesse. Si elle est de plus en plus « extensible » – à quarante ans, aujourd’hui, on est encore considéré comme jeune adulte – cette jeunesse démarre selon moi à l’âge de raison, au moment où les enfants commencent à se poser les premières questions existentielles, à chercher à donner du sens à leur existence. C’est à ce moment-là que les options se posent, qu’elles soient philosophiques ou religieuses. Partant du constat que les jeunes adoptent la religion du pays où ils sont nés, l’enseignement, l’ouverture à d’autres disciplines, à d’autres cultures, à d’autres réalités peut être un moteur extraordinaire de libre examen, d’introspection et de richesse. À cause du télescopage des générations, les jeunes adultes n’ont plus accès à la tribune. Du plus jeune âge à celui d’adulte, il faut pouvoir se réapproprier les concepts de libre examen et y cristalliser les enjeux actuels.

Vous n’aimez pas parler de public cible et vous avez dit lors de votre discours d’entrée en fonction ne pas aimer le terme de « communauté laïque ». Un oxymore selon vous ?

Henri Bartholomeeusen : À la différence de toutes formes de communauté, la laïcité offre quelque chose d’unique. La posture humaniste a vocation universelle. La prétention de l’humanisme et de la laïcité est de reconnaître chaque individu à égalité de condition. Le respect de la personne est au centre de nos préoccupations, tout comme l’échange des idées. Il faut permettre à chacun de faire ses emplettes dans ce grand patrimoine de la pensée qui est celui de l’humanité. Aux antipodes du communautarisme se trouve l’universalisme, la reconnaissance de tous mais aussi de chacun. Nous n’avons pas de valeurs communautaires à défendre, ce qui ne signifie pas que les valeurs d’une communauté ne sont pas bonnes à prendre car tout dépend leurs fins. On ne peut pas dire qu’une morale, parce qu’elle serait chrétienne, serait mauvaise. Toutes les morales ont quelque chose en commun.

Vous avez été Grand Maître du Grand Orient de Belgique (GOB). Est-ce que votre présence à la présidence du Centre d’Action Laïque ne risque pas quelque peu de brouiller le message du CAL à destination du grand public?

Henri Bartholomeeusen: Je n’en ai pas le sentiment pour la simple raison qu’il m’a été donné à de nombreuses reprises de m’exprimer sur l’essence de la franc-maçonnerie. Aujourd’hui, je vais m’exprimer sur la laïcité. La démarche maçonnique est une démarche individuelle, personnelle, existentielle, une méthode symbolique et ésotérique qui consiste à cultiver la connaissance de soi, une certaine forme de sagesse et d’éthique que je qualifierai de socratique. Si la laïcité procède d’un même esprit de sagesse, elle se tourne vers l’extérieur: il s’agit ici d’exotérisme. Elle s’inscrit dans le rapport à l’Autre perçu comme égal à soi. Les deux démarches sont ainsi très différentes.

Lorsque vous étiez Grand Maître du GOB, vous avez dialogué avec le primat de Belgique de l’époque, Godfried Daneels. En tant que président du CAL, seriez-vous prêt à rééditer l’expérience avec son successeur, André Léonard?

Henri Bartholomeeusen: Pour être franc, je le ferais avec moins d’allant. M. Daneels était un homme de foi mais qui n’évoquait jamais Dieu à titre d’argument, de preuve ou de fait. Je me méfie des gens qui démontrent quoi que ce soit par l’existence de Dieu. Msg Léonard, manifestement, ne cherche pas la rationalité; il part du principe que Dieu est une démonstration en soi, qu’il peut donc s’imposer, remplaçant la foi par la loi. Il ne compte pas parmi les chrétiens, les catholiques à la pensée moderne avec qui l’échange d’idées pourrait être constructif.

Pierre Galand, en Europe, ce type de dialogue avec les religions et leurs représentants est-il envisageable?

Pierre Galand: Ce serait envisageable dès l’instant où il y aurait respect mutuel. Ce ne l’est pas dès l’instant où il y a une volonté hégémonique de la part de certains de certains intégristes d’imposer leur loi. Je pense notamment aux évangélistes qui tentent qui reviennent avec des concepts très conservateurs et anti-évolution, réussissant à imposer le créationnisme. Certaines religions tentent également de se présenter comme des intermédiaires sociaux. Cette vision est contraire à celle de la démocratie comme processus reposant sur l’élection des représentants et sur le débat dans lequel tout le monde a le droit à la parole.

 

Bio Express

Pierre Galand est licencié en sciences politiques, il a longuement œuvré dans le monde des ONG et a d’ailleurs enseigné la coopération au développement à l’ULB. Il s’est engagé dans de nombreux combats pour la paix et la justice, notamment en Amérique latine, en Afrique et au Moyen-Orient. Il a été sénateur, président du CAL et depuis 2013, président de la Fédération Humaniste Européenne. Il a succédé à Philippe Grollet à la présidence du CAL en 2007.

Henri Bartholomeeusen est avocat, ancien membre du conseil de l’Ordre des avocats du barreau de Bruxelles, ancien grand maître du Grand Orient de Belgique et président honoraire du Musée belge de la franc-maçonnerie, administrateur de nombreuses fondations d’utilité publique dont la Fondation Henri La Fontaine. Élu pour un mandat de 3 ans, il vient de succéder à Pierre Galand à la présidence du CAL.

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