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Viktor Orban: au revoir les États-Unis d’Europe, bonjour la démocratie chrétienne du XXIe siècle

Viktor Orban: au revoir les États-Unis d’Europe, bonjour la démocratie chrétienne du XXIe siècle

Le 10 mai dernier, Viktor Orban prononçait au Parlement hongrois son quatrième discours d’investiture comme Premier ministre de Hongrie (1). À plusieurs titres, ce texte, passé un peu inaperçu parmi les multiples déclarations fracassantes de cet homme politique, mérite le coup d’œil. Il offre en effet un éclairage limpide sur ses orientations idéologiques et ses intentions politiques. Et cela décoiffe.

Un nouvel ordre mondial

Nous sommes des chrétiens démocrates et nous voulons une démocratie chrétienne.

Pour Orban, un nouvel ordre mondial a émergé depuis ce qu’il appelle la crise occidentale (« the Western crisis« ) de 2008. Celle-ci, pense-t-il, a failli être fatale à la Hongrie et l’a obligé à réformer profondément son pays car selon lui, « l’âge de la démocratie libérale est arrivé à son terme. La démocratie libérale n’est plus capable de protéger la dignité de l’être humain, d’assurer la liberté, de garantir la sécurité physique ou de préserver la culture chrétienne (2) ». Il poursuit en indiquant que « certains en Europe pensent encore pouvoir chipoter un peu car ils croient qu’ils peuvent la réparer, mais ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que ce n’est pas la structure qui est défaillante, mais le monde qui a changé. » Sa réponse à ce monde changé, et selon lui la réponse du peuple hongrois, « a été de remplacer l’épave de la démocratie libérale par la construction de la démocratie chrétienne du 21èmesiècle. Celle-ci garantit la dignité humaine, la liberté, la sécurité, protège l’égalité entre les hommes et les femmes et le modèle traditionnel de la famille, limite l’antisémitisme, défend notre culture chrétienne et offre à notre nation une chance de survie et de croissance. Nous sommes des chrétiens démocrates et nous voulons une démocratie chrétienne. »

Contre les quotas de relocalisation des migrants. Pour la culture chrétienne

Sur l’Union européenne, le leader hongrois estime que le rôle de son pays est d’assurer que « l’Union agisse comme une alliance de pays libres et qu’elle renonce aux rêves fiévreux des Etats-Unis d’Europe ». Il se dit convaincu que « la migration mène à la désintégration des nations et des Etats.  Les langues nationales s’affaiblissent, les frontières deviennent confuses et les cultures nationales se dissolvent. Ce qui reste est une simple société ouverte. En bout de course, la fusion des sociétés européennes fait avancer les choses à un point tel qu’un gouvernement européen unique et unifié devient possible.(…) Ici, devant vous, je veux rendre clair que, agissant au nom de la liberté hongroise, mon gouvernement sera un opposant déterminé de ce plan, des processus qui y conduisent et de ses étapes intermédiaires. Le multiculturalisme fut la première étape. Le politiquement correct, qui musèle la liberté d’expression, fut la deuxième. Et voilà où se trouve l’Europe aujourd’hui. La troisième étape serait l’établissement de quotas obligatoires de relocalisation de migrants. Nous devons et nous allons pénétrer l’arène des politiques européennes, de façon à empêcher l’Europeque nous aimons – et pour laquelle nous sommes prêts à consentir des sacrifices majeurs – de franchir la prochaine étape de l’auto-immolation. Nous nous opposerons aux quotas obligatoires, nous nous lèverons pour la culture chrétienne et nous défendrons nos frontières. »

Nous devons et nous allons pénétrer l’arène des politiques européennes, de façon à empêcher l’Europe de franchir la prochaine étape de l’auto-immolation.

On laissera chacun juge mais rarement le lien entre christianisme et nationalisme est si clairement affirmé et assumé. En une phrase : la survie de la nation hongroise dépend tout simplement de l’avènement d’une démocratie chrétienne du XXIème siècle.

N’abandonnons pas nos droits et libertés fondamentaux

Un tel discours ne peut qu’interpeller les laïques, au moins sur trois points:

  • D’abord, à ceux qui penseraient n’y voir qu’un épiphénomène populiste localisé dans cette partie de l’Europe, on peut sans doute utilement rappeler à quel point nos droits et libertés fondamentales – celles de la Déclaration universelle de 1948 ou de la Charte européenne des droits fondamentaux – sont attaqués. Chez nous – où une soi-disant bien-pensance des droits humains est dénoncée jusque dans les rangs du gouvernement fédéral – comme ailleurs en Europe.
  • Ensuite, il est frappant de voir les similitudes entre l’argumentaire des ultras chrétiens (dont évidemment les lobbys anti-choix) et celui d’Orban : pour eux, les menaces pesant sur les valeurs et modes de vie chrétiens sont telles que c’est la survie d’un pays ou d’une communauté qui est en jeu. Par un étonnant tour de passe-passe, ils convoquent alors les droits et libertés fondamentales pour se poser en victimes de discriminations et tenter par exemple d’imposer à toutes et tous un modèle extrêmement conservateur de la famille ou des politiques natalistes.
  • Enfin, on ne peut qu’être frappé de la proximité de vues entre Viktor Orban et Bart De Wever. Dans une récente carte blanche parue dans le Tijd (3), De Wever développe l’idée que l’Union européenne ne  deviendra jamais une nation européenne parce qu’elle est la combinaison de nombreuses nations différentes avec diverses cultures et traditions politiques. Selon lui, « les Etats-nations européens sont enracinés dans une histoire, une culture et des lois qui ont lié un territoire donné à un peuple. Et ceci suppose des frontières. Nous ne sommes pas solidaires de tous les autres mais bien de l’autre reconnaissable. »

Pour sa part, le Centre d’action laïque appelle nos hommes et femmes politiques à la vigilance et à l’action: être membre de l’Union européenne est source de droits et d’obligations qui, s’ils sont piétinés, font perdre toute crédibilité au projet d’intégration européenne. C’est la raison pour laquelle le CAL promeut notamment de renforcer l’instrumentaire dont disposent les institutions européennes pour assurer le respect de ses valeurs fondatrices.

 


(1) Traduction anglaise disponible sur le site du Premier Ministre hongrois: http://www.miniszterelnok.hu/en/
(2) Les passages entre guillemets sont une traduction libre du texte hongrois.
(3) Bart De Wever, « Aartsvader vant het conservatisme is nog altijd relevant », De Tijd, 16 mai 2018

 

Photo: © European People’s Party

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