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Enseignement catholique et Covid: le beurre, l’argent du beurre, et surtout l’argent public!

Enseignement catholique et Covid: le beurre, l’argent du beurre, et surtout l’argent public!

Durant la crise sanitaire, il aurait été indécent, pour tous les acteurs de l’enseignement, de venir avec des revendications financières tant les priorités étaient ailleurs. Il n’aura cependant pas fallu attendre longtemps pour que le Secrétariat général de l’enseignement catholique (SEGEC) se fende fin juin d’une énième sortie pour réclamer encore et toujours plus d’argent public, relayée cette semaine en Commission Éducation (7 juillet 2020) par le Cdh et le MR. Quitte à reléguer à l’arrière-plan les organisations de cette fin d’année et de la prochaine rentrée, pourtant véritables préoccupations des élèves, des parents, des directions et du corps enseignant…

La récente sortie médiatique d’Etienne Michel, directeur général du SEGEC, se base, reconnaissons-le, sur un constat partagé: durant la crise sanitaire, les écoles ont dû faire face à une série de dépenses non prévues (nettoyage exceptionnel, plexiglas, gel…), ainsi qu’à une perte de leurs recettes traditionnelles, comme les fêtes de fin d’année, les frais de garderies, etc.  Il est également exact que la facture est certainement plus lourde dans le fondamental que dans le secondaire, et cela vaut pour toutes les écoles et réseaux.

Sans coup férir, le SEGEC a sorti sa calculette: 39 millions d’euros de perte au total pour l’ensemble des établissements en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Donc, un surcoût de 40€ par élève dans le fondamental et de 24€ par étudiant du secondaire. Total pour le réseau libre: 15 millions d’euros (augmentés à 18 millions quelques jours plus tard en commission). Et prière de passer à la caisse rapidement! Comme on va le voir, le patron du SEGEC n’hésite pas à réclamer, une fois de plus, le beurre, l’argent du beurre, et surtout l’argent public !

D’une part, la revendication du SEGEC a de prime abord de quoi surprendre, à l’instar de ses calculs précédents sur le coût du Pacte d’Excellence ou l’exigence d’une enveloppe pour les cours de philosophie et citoyenneté (CPC) que le réseau libre refuse par ailleurs d’organiser (1). On notera d’ailleurs que dans ces surcoûts, le SEGEC intègre des dépenses liées au gel hydroalcoolique, aux masques, etc. Sans préciser que la FWB avait prévu, acheté et mis à disposition de tous les établissements ce type de matériel…

D’autre part, si le SEGEC monte au créneau, c’est apparemment en cavalier seul, car les autres réseaux ne semblent pas sur la même ligne.

Du côté de Wallonie Bruxelles Enseignement (WBE), on ne s’est pas encore penché sur cette question; les esprits étant occupés à juste titre par d’autres priorités en cette fin d’année tellement atypique. Julien Nicaise, patron de WBE, a seulement précisé qu’une balance était à faire entre les surcoûts et les économies réalisées durant la crise et que la priorité était d’abord de reporter des dépenses non indispensables avant de revendiquer plus d’argent public.

Pour Dominique Luperto, secrétaire général adjoint du CECP (Conseil de l’enseignement des communes et provinces), la crise a eu un impact évident sur les frais additionnels, mais cela ne constitue pas un souci majeur. Quant à Roberto Galluccio, administrateur délégué du Cpeons (Conseil des pouvoirs organisateurs de l’enseignement officiel neutre subventionné: « si on compare les coûts et les économies, la différence n’est pas fondamentale«  (2).

S’il est indubitable que la crise sanitaire a éprouvé les établissements et une partie de leur financement, il conviendra en conséquence et à tête reposée d’analyser, ensemble, le soutien nécessaire en s’appuyant sur des faits et des décomptes précis. Par ailleurs, d’autres mécanismes qu’un « remboursement direct » par les pouvoirs publics, comme réclamé par le SEGEC, sont déjà envisagés pour faire face à ces coûts.

Il n’est que logique, indispensable et incontournable, que l’enseignement officiel soit financé et garanti par… les pouvoirs publics.

Il n’empêche, selon une méthode éprouvée, Monsieur Michel repasse les plats en même temps que son antienne préférée sur la différence de financement des élèves par réseau: « les structures de recettes et de coûts ne sont pas tout à fait les mêmes dans les réseaux » et le réseau officiel bénéficie de parapluies de protection propres à l’organisation publique. C’est un fait, et c’est encore heureux, car l’honnêteté commanderait de préciser qu’il n’est que logique, indispensable et incontournable, que l’enseignement officiel soit financé et garanti par… les pouvoirs publics. Comment et pourquoi en serait-il autrement?

Faut-il de surcroît lui rappeler que le réseau libre, financé par ailleurs par des fonds privés et bénéficiant d’un énorme patrimoine historique, émarge, lui aussi, aux fonds publics dans une mesure non négligeable?  Les chiffres parlent d’eux-mêmes:  si pour les subventions de fonctionnement, le réseau libre touche effectivement 50% de moins par élève que les écoles de la FWB (3), les subventions-traitements sont absolument identiques pour tous les réseaux. Or, rappelle l’Aped (Appel pour une école démocratique), « les traitements représentent 90% du coût d’un élève. En d’autres mots, le ‘déficit’ de financement de l’enseignement catholique par rapport à celui de la FWB est seulement de 5% et non de 50%. Un élève d’une école catholique coûte à la collectivité 95% de ce que coûte un élève du réseau de la FWB »! (4)

Pas de quoi se plaindre, donc.

En réalité, l’enjeu pour le SEGEC n’est pas seulement de réclamer une aide supplémentaire liée aux frais consécutifs à la crise sanitaire, mais de profiter du moment pour jouer les Calimero et remettre au goût du jour sa vieille revendication: celle d’un refinancement du réseau libre, à hauteur de l’enseignement officiel, tout en refusant de respecter les mêmes règles que le réseau public (5).

Une tactique du deux poids deux mesures qui saute aux yeux: la – minime – différence de traitement sur le plan financier est pointée comme discriminante par le SEGEC parce qu’il doit faire face à des besoins financiers. Mais, lorsqu’il veut se soustraire aux obligations auxquelles souscrit l’enseignement officiel, comme l’organisation du CPC ou les animations EVRAS (éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle), il réclame cette différence comme un dû…

Ne soyons pas dupes: une telle sortie du SEGEC n’a que peu de rapport avec la crise du Covid-19, l’intérêt général des élèves et des acteurs de l’enseignement, et beaucoup plus avec les intérêts particuliers du Secrétariat général de l’enseignement catholique et ses comptes d’apothicaire.

 


(1) https://www.laicite.be/etienne-michel-ou-lopportunisme-comptable/
(2) In Le Soir, mardi 23 juin 2020
(3) Cfr Appel pour une école démocratique
(4) https://ligue-enseignement.be/marche-scolaire-et-inegalites-le-segec-fait-encore-des-siennes/
(5) https://www.laicite.be/oui-lecole-catholique-negale-lecole-publique/

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