Communiqués de presse

Il y a urgence à éduquer à la liberté d’expression

Il y a urgence à éduquer à la liberté d’expression

L’assassinat de Samuel Patty en France suscite une immense émotion et un réveil des consciences: la liberté d’expression est en danger, menacée par un terrorisme qui se réclame de l’islam. Il faut faire front, lutter ensemble contre cette menace, et défendre la liberté d’expression. Mais celle-ci ne signifie pas dire n’importe quoi et n’importe comment. Vandaliser la mosquée de Liège, en placardant ses murs de caricatures de Mahomet, comme ce fut le cas le 3 novembre dernier, ne fera pas progresser les esprits, car le message décodé par la communauté locale est clair: c’est, pour elle, un rejet des musulmans qui habitent ce quartier. Nous ne nous prononcerons pas sur la question de l’enseignant de Molenbeek suspendu de ses fonctions, puisqu’une procédure est en cours, et qu’à raison, les circonstances à l’origine de cette procédure n’ont pas été rendues publiques. Mais la difficulté de faire de la liberté d’expression un instrument d’émancipation et d’ouverture aux autres, est évidente. Le Centre d’Action Laïque souhaite donc réaffirmer tout à la fois l’importance de cette liberté et la nécessité de sa maitrise: c’est le sens du travail de l’enseignant.

Éduquer à la liberté d’expression: Pourquoi?

La liberté d’expression fait partie des missions de l’enseignement. En effet, comme le rappelle le Décret Neutralité de 1994: « L’école de la Communauté éduque les élèves qui lui sont confiés au respect des libertés et des droits fondamentaux tels que définis par la Constitution, la Déclaration universelle des droits de l’homme et les Conventions internationales relatives aux droits de l’homme et de l’enfant qui s’imposent à la Communauté. Elle ne privilégie aucune doctrine relative à ces valeurs. Elle ne s’interdit l’étude d’aucun champ du savoir. Elle a pour devoir de transmettre à l’élève les connaissances et les méthodes qui lui permettent d’exercer librement ses choix. Elle respecte la liberté de conscience des élèves. »

Car la liberté d’expression compte parmi ces libertés démocratiques qui sont menacées. Éduquer à son exercice et à ses limites, notamment sur les réseaux sociaux, est un enjeu fondamental pour la société de demain. Il convient de rappeler que la liberté d’expression est limitée éthiquement par les restrictions que chacun se fixe librement et juridiquement par des restrictions qui s’appliquent à chaque citoyen.

Il n’existe pas de droit à ne pas être confronté à des idées qui nous déplaisent, pas plus que d’idées que l’on ne puisse discuter ou critiquer dans le cadre scolaire.

À cet égard, il convient de redire que le rôle de l’école est d’être un lieu d’émancipation de chaque élève. Un lieu qui lui offre les outils qui lui permettront de devenir un citoyen critique, responsable, actif et solidaire. En ce sens, l’école est un lieu qui vise l’indépendance et l’autonomie des élèves à l’égard des différentes influences qui s’exercent sur lui, qu’elles soient familiales, culturelles, religieuses ou politiques. Celles-ci ne peuvent s’atteindre que si les élèves sont confrontés, dans un cadre commun, à la diversité des opinions, des cultures et des modes de vie. Ces confrontations peuvent questionner les élèves, les interpeller et, parfois, les choquer. Or, si le Décret Neutralité prévoit que l’enseignant doit faire attention aux termes qu’il utilise lorsque les sujets traités touchent aux convictions des élèves, il n’est aucun sujet qui ne puisse être abordé, même si ce dernier peut être sensible. Il n’existe pas de droit à ne pas être confronté à des idées qui nous déplaisent, pas plus que d’idées que l’on ne puisse discuter ou critiquer dans le cadre scolaire. Car la libre critique des idées doit se faire dans le respect des personnes. Éduquer à la liberté d’expression, c’est aussi apprendre à faire la distinction entre les personnes et leurs idées, actes, préférences ou convictions.

Éduquer à la liberté d’expression: Comment?

Il convient de rappeler ici que ce travail doit se faire avec tous les élèves. Ne pas aborder certains sujets aussi fondamentaux que la liberté d’expression, a fortiori  avec certains élèves, revient à adopter une posture différentialiste et essentialisante qui rompt de façon abusive le principe d’égalité qui doit prévaloir quant à l’éducation des élèves à la citoyenneté démocratique.

Bien sûr, ce principe d’égalité ne vaut pas sur le plan de la pédagogie puisqu’il est évident que l’on n’applique pas la même méthodologie avec des élèves plus jeunes ou moins jeunes ou encore qui auraient des troubles d’apprentissage. Ce travail pédagogique doit s’opérer de façon graduelle et en fonction du degré de maturité des élèves. Un facteur essentiel est de permettre ce travail dans un climat propice aux apprentissages. Cette ambiance de travail n’est possible que si les enseignants parviennent à tisser un lien de confiance avec leurs élèves. Ils ne sont pas leurs ennemis, mais leurs meilleurs alliés. Les enseignants doivent pouvoir sentir l’ambiance de la classe et adapter leur pédagogie en fonction de cette dernière. En ce sens, une approche didactique frontale peut parfois se révéler la meilleure façon de fermer les élèves aux apprentissages en cours, de rompre le lien entre enseignant et élève et, in fine de radicaliser les points de vue.

Afin d’éviter ces écueils, par exemple lorsque les apprentissages touchent des sujets sensibles, il est souvent préférable de s’assurer de la bonne compréhension des concepts et des enjeux sur base d’exemples moins sensibles pour arriver progressivement aux plus sensibles, afin de permettre aux élèves de faire le transfert. Il ne s’agit en aucun cas de faire de l’auto-censure ou de s’interdire d’aborder l’un ou l’autre sujet avec certains élèves, mais plutôt de développer une approche pédagogique graduelle qui permette d’atteindre les objectifs des apprentissages, notamment pour la liberté d’expression. L’enseignant offre, par sa pratique, des outils pour décoder des supports – tels que notamment les caricatures – dans les divers usages de la liberté d’expression.

Ce lien de confiance nécessaire aux apprentissages pose la question de la place des parents dans la relation pédagogique. Rappelons que ceux-ci confient leurs enfants à l’école. Et que l’école officielle n’a pas pour mission de reproduire le schéma d’éducation familiale, pas plus que la reproduction d’un modèle culturel ou religieux. L’école doit permettre à chaque élève de s’émanciper et de devenir progressivement un citoyen libre et critique qui construira la société de demain. Si les parents sont les meilleurs alliés des enseignants des élèves lorsqu’ils partagent ce même objectif, ils deviennent les premiers adversaires de l’émancipation de leurs enfants lorsqu’ils contestent, sans légitimité, les contenus et les pratiques pédagogiques des enseignants à qui ils ont confié leurs enfants, après avoir pris connaissance du projet pédagogique.

Que faire?

Pour le Centre d’Action Laïque, les différents éléments démontrent la nécessité urgente de:

  • Intégrer davantage les questions qui touchent aux valeurs fondamentales de nos démocraties à la formation initiale et continue des enseignants, afin que ceux-ci aient une connaissance et une compréhension, en profondeur, des enjeux liés à la liberté d’expression et aux enjeux démocratiques en général. C’est une condition nécessaire à la construction de ce lien de confiance.
  • Renforcer l’approche liée aux valeurs au sein de l’école. Par exemple en ne considérant pas les enseignants de philosophie et citoyenneté comme des enseignants de seconde catégorie.
  • Garantir une réelle mixité dans les écoles. La rencontre de l’altérité, la découverte de la différence et la confrontation des idées ne sont possibles que si l’école garantit une mixité sociale, économique et culturelle.
  • Redéfinir la place des parents au sein de l’enseignement.
  • Renforcer la formation initiale et continue des professeurs de philosophie et citoyenneté et la mise en place d’une inspection opérationnelle pour ces cours.
  • Le passage obligatoire de cours de philosophie et citoyenneté à 2 heures pour tous les élèves, tous réseaux confondus.
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