Espace de libertés | Mai 2020 (n° 489)

La crise qui révèle toutes les autres crises – Entretien avec Arnaud Zacharie


Grand entretien

Ces dernières décennies, de nombreuses personnalités issues de la société civile, dénonce l’action mortifère du néolibéralisme financier sur différents secteurs de nos sociétés. Une hégémonie difficile à combattre, mais qui contenait des failles qui se révèlent aujourd’hui massivement. C’est la théorie défendue par Arnaud Zacharie, directeur du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11) et auteur du livre «  Mondialisation et national-populisme. La nouvelle grande transformation  ».


Difficile de parler de la transformation du monde sans évoquer la crise actuelle et les répercussions qu’elle pourrait avoir sur notre société. Que dit cette crise de notre société et de l’état du monde  ?

La crise du coronavirus est un révélateur de toutes les crises globales qui existaient avant la pandémie, et d’abord une crise environnementale. On commence à évoquer la relation pathologique entre l’humain et l’animal, due notamment à la destruction des écosystèmes. Il s’agit aussi d’un virus qui rend l’environnement inhabitable, en tout cas inadapté pour la vie sociale. C’est à la fois une cause, mais aussi une conséquence d’une crise environnementale. Et puis, c’est une crise sociale  : les plus vulnérables sont les plus touchés. Les sans domicile fixe ne peuvent pas se confiner et ne trouvent personne dans la rue pour pouvoir survivre. Les pays africains doivent faire face à une pandémie alors que leur système de santé est très peu développé et qu’ils sont déjà asphyxiés par d’autres épidémies. Évidemment, cette crise sera aussi économique et financière, elle risque de déboucher sur une récession pire qu’en 2008. Tout cela survient dans un contexte particulier où, autant avant 2008, peu avaient prédit la crise, autant en 2019 tout le monde – y compris le FMI (Fonds monétaire international) ou l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) – nous mettait en garde contre une crise financière mondiale. Le choc économique n’arrive pas dans un contexte très stable, il suffisait d’un élément déclencheur.

On ne s’attendait pas à ce que ce déclencheur soit un virus, mais le terrain était-il là  ?

Tout à fait. Les dettes privées sont telles qu’elles étaient juste soutenues par les taux d’intérêt à zéro. Maintenant que les usines ont dû arrêter leurs activités, cela précipite la crise de la dette des entreprises, par exemple. Cela révèle aussi la crise démocratique, parce que pour venir à bout de la pandémie, on doit multiplier les états d’urgence et fermer les frontières, ce que même le plus radical des nationalistes autoritaires n’aurait pas osé rêver. On le voit avec Bolsonaro, au Brésil, ou Orbán en Hongrie, c’est une réelle opportunité pour pérenniser cet état d’urgence, cela doit nous motiver à prendre les choses en main. Certains font le parallèle entre ce qu’il faudrait faire face à une crise climatique et la crise actuelle face à la pandémie  ; en réalité, l’une des différences fondamentales, c’est qu’avec la pandémie, il nous faut réagir dans l’urgence, alors que concernant la crise climatique, on en parle avec suffisamment de recul pour pouvoir s’organiser. Par contre, on constate que si l’on ne prévient pas les problèmes, il devient impossible de prendre des décisions de manière démocratique  ; cela entraîne donc des dérives autoritaires que l’on voyait déjà poindre, avec la montée du national-populisme.

C’est une crise de la mondialisation, basée sur la mobilité. La moitié de la planète est confinée. C’est aussi une crise au niveau de la coopération internationale, dans laquelle on constate une addition de mesures nationales désordonnées, et dans certains pays comme l’Espagne, la Belgique ou l’Allemagne, c’est même régional… Finalement, cette crise du Covid-19 vient révéler toutes ces crises et pourrait même déboucher sur une crise plus vaste de civilisation. En effet, quand on regarde l’histoire des grands bouleversements, on constate qu’ils sont souvent accompagnés de pandémies. On parle beaucoup de la grippe espagnole de 1918  : après la Première Guerre mondiale, son épidémie avait donné le coup d’envoi de la grande transformation de l’entre-deux-guerres qui avait débouché sur la montée du totalitarisme. Si on remonte dans le temps, l’origine de la crise terminale du système féodal a été la peste noire qui a décimé la moitié de la population européenne. Et plus loin encore, c’est aussi la peste antonine cette fois, qui a fait des ravages au iie siècle et favorisé la chute de l’Empire romain. Finalement, il n’est pas nouveau dans l’histoire de voir une pandémie bouleverser l’ordre établi.

This picture taken on April 9, 2020 shows mural artist Ray Andree posing in front of his artwork as local artists join the campaign in the fight against the COVID-19 coronavirus outbreak in Depok, West Java. - From scythe-wielding monsters to a globe fending off the COVID-19 coronavirus with an umbrella, a group of Indonesian artists has turned to wall murals to help clamp down on a surging tide of infections. (Photo by ADEK BERRY / AFP) / RESTRICTED TO EDITORIAL USE - MANDATORY MENTION OF THE ARTIST UPON PUBLICATION - TO ILLUSTRATE THE EVENT AS SPECIFIED IN THE CAPTION

Cette photo prise le 9 avril 2020 montre l’artiste muraliste Ray Andree posant devant son œuvre quelque part à l’ouest de Java. Une allégorie du risque, très imagée. © Adek Berry/AFP

 


On pressent que les leaders peu orthodoxes comme Bolsonaro, Trump ou Orbán risquent en effet d’accentuer leur autoritarisme, mais cette crise ne constitue-t-elle pas aussi l’occasion de mettre en lumière leur folie et leur inefficacité  ?

Tout à fait. La thèse de mon livre était que la crise de la mondialisation néolibérale a en fait entraîné deux forces contestataires totalement opposées  : le national-populisme au niveau nationaliste et conservateur, mais aussi le Green New Deal au niveau internationaliste et progressiste. Cette crise du coronavirus exacerbe cette polarisation avec ceux qui, comme Trump, Orbán ou Bolsonaro, voient cela comme une opportunité de développer encore plus leur agenda national-populiste  ; mais on sait aussi que pour éviter une récession mondiale, voire une dépression, il faudra dépenser des milliers de milliards d’euros pour éviter le crash du système. Or, avant cette pandémie, on parlait beaucoup du Green Deal en Europe, mais avec un manque de financement parce qu’on restait dans une logique d’austérité et une absence de volonté politique permettant de mobiliser les moyens pour y parvenir. Or ici, ces moyens sont mobilisés. Donc, soit l’on parvient à canaliser ces fonds vers le Green New Deal pour sortir de la crise par le haut, en saisissant l’opportunité de mettre en œuvre cette transition écologique et sociale qui réglerait en réalité les crises globales révélées par la pandémie, soit on répétera les erreurs de 2008, en dépensant beaucoup d’argent pour restaurer un système insoutenable. Ensuite, on fera payer ces décisions aux classes moyennes, aux classes populaires, par des politiques d’austérité qui vont de nouveau faire le lit du national-populisme. Maintenant, c’est la manière dont va être gérée cette crise qui va déterminer l’avenir politique de chaque gouvernement, qu’il soit progressiste ou conservateur, qu’il défende le national-populisme, la mondialisation néolibérale ou le Green Deal  : la sanction sera la même. Les citoyens sont en situation d’insécurité, ils attendent de leur État, de leur gouvernement, qu’il réponde à l’urgence et évite le pire. Les prises de position assumées qui n’étaient pas les bonnes risquent d’être évidemment sanctionnées. En novembre auront lieu les élections aux États-Unis, on se dit que les Américains vont finir par ouvrir les yeux  ! Néanmoins, le risque est qu’en grandes périodes de tensions, l’État autoritaire gagne souvent en légitimité. Si l’on prend le cas de l’Italie, pays d’Europe le plus touché, l’économie est complètement à l’arrêt, alors qu’il s’agissait de la troisième économie de la zone euro. Et que constate-t-on  ? Que pas plus tard qu’hier, les néofascistes de FdI ont enregistré un record de près de 15  % dans les sondages (par ailleurs dominés par la Lega de Salvini   ! Cela signifie que l’on pourrait voir des gouvernements démocratiques définitivement disparaître de la surface politique du pays et être remplacés par des forces nationales-populistes. On risque donc d’assister à de grands bouleversements, et le choc de l’opinion publique pourrait aussi entraîner une prise de conscience salutaire.

Au niveau européen, des décisions inédites ont été adoptées, avec la mise en pause du Pacte de stabilité et des critères de Maastricht, jusqu’ici affirmés comme incontournables. Repartir sur ces anciens critères sera-t-il possible, une fois la crise dépassée  ?

Selon moi, ce Pacte de stabilité doit être définitivement réformé. Mais ne nous leurrons pas  : il y a des forces politiques qui défendent majoritairement un retour à la normale le plus vite possible, donc un retour à des politiques d’austérité. Les États membres vont avoir des déficits qui atteindront sûrement 10  % du PIB. En fait, c’est contraint et forcé que le cadre a explosé. L’Allemagne qui abandonne l’équilibre budgétaire  : c’est un geste important, mais si elle n’avait pas changé son fusil d’épaule, cela aurait eu des répercussions sur ses exportations. Maintenant, l’Union européenne sera-t-elle capable d’être solidaire, non seulement pour enrayer la pandémie, mais également pour éviter une rechute de type 2010-2011  ?

Est-ce que, structurellement, repasser vers un modèle d’austérité peut fonctionner  ?

C’est possible, et c’est justement ce raisonnement-là qui pousse certains à dire que si l’on dépense plus qu’en 2008, il faudra plus d’austérité qu’après 2008. Au niveau de la zone euro se pose également le problème des écarts des taux (spreads en anglais), c’est-à-dire que les pays les plus faibles doivent payer une prime de risque sur leur taux d’intérêt, alors que les pays les plus forts ont des taux d’intérêt très faibles, voire négatifs. Et si l’on place l’Italie et l’Espagne dans le rôle de la Grèce, alors que l’Italie pèse dix fois plus que la Grèce, la zone euro ne va pas survivre à une répétition de ce scénario-là. Il existe évidemment des compromis, par exemple les «  eurobonds  » dont on parlait déjà après 2008 pour mutualiser les dettes et éviter ces spreads. La Banque centrale européenne pourrait aussi financer, monétiser cette dette, pour qu’elle n’existe pas, ou dans un deuxième temps effacer les créances des banques centrales nationales. Si toute une série de mesures hétérodoxes sont connues, on n’en a pourtant jamais parlé parce qu’on prônait l’orthodoxie néolibérale. Mais selon moi, ces mesures sont maintenant absolument nécessaires, elles pourraient éviter les politiques d’austérité aveugles.

Même Jacques Delors est sorti de son silence avec cette phrase  : «  Le climat qui semble régner entre les chefs d’État et de gouvernement, et le manque de solidarité, font courir un danger mortel à l’Union  », il dit «  le microbe est de retour  ». Qu’en pensez-vous  ?

C’est tout à fait ça, à côté du coronavirus, on a un autre virus que l’on connaît depuis plusieurs années qui est le national-populisme, le repli identitaire souverainiste. Autant aux Etats-Unis, l’impact de la crise économique vu le manque de système de protection sociale, le financement massif des entreprises par la Bourse, rend vulnérable l’économie américaine, autant en Europe, nous avons plus d’atouts pour faire face à ce type de crise grâce à ce que l’on appelle les stabilisateurs automatiques, c’est-à-dire la sécurité sociale, le chômage partiel, etc. Ce qui pose problème, c’est la division de la Fédération d’États nations et des gouvernements.

Dans certains pays, on observe une revalorisation de l’État-providence dans les discours, est-ce positif  ?

C’est clair. Mais il ne faudrait pas que ce que l’on appelle l’État-providence devienne un État pompier, à la rescousse du système capitaliste quand il est au bord du gouffre, en socialisant les pertes pour ensuite privatiser les profits. On a déjà vu ce film-là. L’enjeu, c’est de restaurer véritablement l’État-providence. Si nous sommes tous confinés aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas assez de places dans les hôpitaux et que l’on craint que le système de santé soit asphyxié, alors qu’il subit des plans d’austérité depuis de nombreuses années.

Maggie De Block est fort attaquée dans sa gestion du système de santé, on voit dans toutes ses interventions qu’elle reste figée sur ses réformes.

Maggie De Block est typiquement le genre de personnalité politique qui ne va pas survivre à cette crise politique  : la manière dont elle l’aborde est catastrophique. Le feuilleton des masques qui n’arrivent pas, où l’on se fait rouler par des Turcs, par des Chinois, c’est de l’amateurisme grave qui s’ajoute à l’imprudence des années précédentes. Quand on est imprudent en amont et que l’on est incapable de gérer l’urgence, finalement, on ne peut sortir de là qu’avec une image d’incapable. De surcroît, elle en rajoute par ses sorties idéologiquement très orientées. C’est le genre de destin qui risque d’être fatal pour des décideurs politiques.

Dans votre livre, vous revenez sur ces bulles qui se répètent  : en quoi est-ce aujourd’hui différent de 2008  ?

Tout ce que l’on a fait en 2008, c’était de restaurer le business as usual. Donc, forcément, les mêmes causes ont entraîné les mêmes effets et de nouvelles bulles financées par l’endettement insoutenable se sont créées. Comme je l’écris dans mon livre, la question n’est pas de savoir si une nouvelle crise financière va subvenir, mais quand  ? Aujourd’hui, on a la réponse parce que le système n’a pas eu le temps d’aboutir à ses propres contradictions, c’est-à-dire que les taux d’intérêt n’ont pas eu le temps de monter pour faire éclater les bulles du fait de l’endettement devenant insoutenable. C’est le choc économique du coronavirus qui a créé l’étincelle sur le baril de poudre de l’économie mondiale. Contrairement à 2008, c’est un choc économique qui entraîne une crise financière alors qu’en 2008, c’était une crise immobilière et bancaire qui avait entraîné une crise économique. Mais le fait que ce choc économique survienne dans un contexte d’instabilité peut déclencher une crise financière aussi grave, voire plus grave qu’en 2008, car le choc est ici mondial. Grosso modo, ce dernier a déclenché les mécanismes pour que les bulles éclatent, et donc que les marchés boursiers et obligataires s’effondrent, et que les banques centrales et les États soient obligés de sortir la lance à incendie.

La crise sanitaire peut-elle en sauver une autre  : la crise environnementale  ? Ou serait-ce crier victoire trop vite  ?

Les environnementalistes ont peur que ce que l’on appelle l’effet rebond, dopé par les milliers de milliards d’euros de relance budgétaire, fasse finalement plus de mal que de bien. On peut aussi espérer que le plan du Green Deal adopté en décembre 2019, mais qui manquait de financements, le soit à présent par miracle.

D’où viennent ces fonds  ?

Pour l’instant, ils viennent des États qui creusent les déficits publics au lieu d’accumuler des excédents comme on le fait depuis 2008 avec les politiques d’austérité  ; mais ils viennent également des banques centrales qui injectent en ce moment des milliers de milliards de dollars pour sauver le système financier  ; elles ont aussi les capacités de financer directement les États, voire d’annuler leurs dettes monétaires. Ce dont on parlera aussi dans quelques semaines, c’est du «  drone monétaire  » ou «  monnaie hélicoptère  »  : plutôt que de faire en sorte que la Banque centrale européenne prête de l’argent aux banques pour que ces banques les prêtent aux ménages et aux entreprises, c’est elle (la BCE) qui financerait directement les entreprises et les ménages. Chaque citoyen pourrait recevoir 1 000, 2 000 ou 3 000 euros de monnaie hélicoptère, afin d’augmenter la masse monétaire en circulation, à la différence d’un État qui utilise son budget, donc de l’argent préexistant, et crée des déficits et des dettes.

C’est donc une forme de keynésianisme  ?

C’est du keynésianisme radical, presque du keynésianisme thérapeutique pour ramener à la vie un système qui est dans une crise déflationniste, en quelque sorte au bord de l’AVC. Soit l’on canalise cette manne financière vers le Green Deal, vers les énergies renouvelables, la technologie, la mobilité durable, soit l’on sauve les acteurs traditionnels sans aucune condition comme en 2008. Mais ensuite, nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer. Il existe une opportunité énorme de restructurer ces secteurs pour qu’ils soient en phase avec les objectifs climatiques et environnementaux, créant de nouveaux types d’emplois. Opter pour l’économie circulaire et relocalisée serait plus efficace pour la sécurité d’approvisionnement, mais nous permettrait aussi d’être plus soutenables d’un point de vue environnemental, d’avoir une économie plus stable, de relocaliser des emplois dans toutes les filières du recyclage, donc de canaliser les moyens dans la transformation à long terme de l’économie. On pourrait utiliser l’urgence à court terme au profit de la transformation à long terme de nos économies. Sinon, tout cet argent sera dilapidé pour restaurer une économie insoutenable.

Est-ce que la critique du système néo-libéral n’est pas plus facile à faire passer dans l’opinion publique aujourd’hui  ?

Je pense que c’était déjà le cas depuis 2008, mais personne ne se présente comme néo-libéral par contre tout le monde applique des politiques néo-libérales sans le dire ou sans l’avouer.

S’il y a une masse critique de personnes qui se rallient autour d’une autre conception du monde, le point de basculement serait-il là, finalement  ?

Exactement, c’est ce que Gramsci appelait l’hégémonie culturelle. Durant les Trente Glorieuses, le New Deal social-démocrate était appliqué, que l’on ait un gouvernement de gauche ou de droite. C’est ça, une hégémonie culturelle, c’est avoir une pensée tellement dominante que même les alternances au pouvoir ne changent pas les idées et les fondements de ces politiques. De nouveau, il faut être prudent, mais il est possible que ce soit l’avènement du déclin de la mondialisation néolibérale. Mais qu’est-ce qui va la remplacer  ? Ceux qui y sont prêts au niveau politique, c’est le national-populisme. Et toutes les mesures autoritaires, souverainistes, nationalistes, que l’on est contraint de prendre dans le cadre de la crise du coronavirus, il suffirait pour ces forces politiques de les pérenniser. Raison pour laquelle il ne faut pas minimiser le risque que la nouvelle hégémonie culturelle soit plus autoritaire, plus identitaire, plus nationaliste. Le Green New Deal qui est aussi défendu par une partie des démocrates aux États-Unis, et plus largement par les Nations unies, peut contrecarrer cette tendance, mais il manque une homogénéité dans les forces politiques qui pourraient le porter. Pour l’instant.