Espace de libertés | Avril 2019 (n° 478)

Ariel Sharon ou le monstre humanisé


International

Dans son dernier roman « Je suis Ariel Sharon », l’auteure et anthropologue palestinienne Yara El-Ghabdan se met dans la peau du Premier ministre israélien tombé dans le coma avant sa mort en 2014, et donne voix à des femmes qui ont marqué sa vie. Lors d’une entrevue, elle évoque également son parcours de réfugiée palestinienne et son combat, au travers de la littérature, pour une société plus égalitaire.


Pourquoi avoir écrit sur Ariel Sharon ? Qu’évoque l’homme pour vous ?

C’est un monstre et il a beaucoup marqué notre histoire. Quand il est tombé dans le coma, j’étais en Palestine et les gens autour de moi disaient : « Il ne va pas mourir sans régler ses comptes. » En effet, son coma a duré huit ans et mon scénario se base sur ce qui a pu se passer dans sa tête durant tout ce temps.

Le personnage est également évoqué au travers de quatre femmes qui ont compté pour lui. Tous vos romans proposent d’ailleurs des regards féminins.

Oui, car l’histoire racontée par les femmes est différente des versions les plus répandues, masculines, voire militaires. Cela amène d’autres perspectives. Les femmes sont le ventre de l’his­toire. Elles la vivent par leurs tripes, par leur propre chair. Or, elles ont souvent été ignorées. En tant que femme, je me sens prête à entrer dans l’intimité d’un homme comme Ariel Sharon sans être trahie. Il est ici évoqué au travers de sa mère, de deux femmes de sa vie et de la mythique Rita qui incarne toutes les autres. Je voulais casser ce personnage belliqueux en lui offrant amour, tendresse. C’est aussi une manière de me sentir plus grande que lui.

De laquelle de celles-ci vous sentez-vous la plus proche ?

Sa mère me touche beaucoup. Je peux m’identifier à une mère qui peut tout pardonner à son fils. Elle est née en Russie, a vécu les pogroms, et a arrêté sa carrière de médecin en 1920 pour son mari, sioniste. Je me suis demandée : si elle avait poursuivi son rêve, son fils serait-il devenu comme cela ? Ariel a reçu peu d’amour de sa mère, elle n’était pas heureuse. Le seul lieu où il trouvait une forme de tendresse était l’armée. Il y a aussi Rita, l’amante juive, chantée par l’illustre poète Mahmoud Darwich. C’est une figure très importante dans la culture palestinienne, qui représente l’espoir. Si une personne avait pu dire ses vérités à Sharon, c’est Rita, cette femme juive adulée par les Palestiniens. Dans ce livre, il est attiré par elle et il la craint à la fois.

Née de parents palestiniens réfugiés à Dubaï, vous vous êtes exilée dans différents pays avant de vous poser à Montréal il y a vingt-cinq ans. Pourquoi  ?

Ma mère venait de Syrie et mon père du Liban. Comme mes parents, je n’avais ni statut réel ni stabilité. Dans les années 1980, mon père a reçu un avis de déportation et nous sommes partis en Argentine. Mais à cette époque, le pays vivait une grave crise et nous sommes partis au Yémen. Puis, lors de la révolution arabe, on a migré au Canada. J’ai aussi vécu deux années à Londres. Avec mes parents, on a bâti notre vie tranquillement, mais il est toujours difficile d’être exilé. Lors des vacances scolaires, par exemple, on retournait dans les camps à Beyrouth au Liban, pour voir la famille. On n’avait pas le choix, on n’était pas acceptés en tant que touristes.

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Romancière et anthropologue palestinienne, Yara El-Ghadban vit et écrit à Montréal. Spécialiste de la diversité, dans son dernier livre, elle propose un regard particulier sur l’exil. © Mémoire d’encrier

Vous trouvez que le sort réservé aux réfugiés a peu évolué aujourd’hui ?

La seule différence est que leur situation est partagée via les médias sociaux. De plus, aujourd’hui, on assiste à une déshumanisation atroce des réfugiés, liée à des peurs imaginaires. Cette attitude est très violente. En réalité, l’Europe n’accueille qu’une fraction des migrants. La majorité est reçue au Liban et en Jordanie, dans des pays qui ont une capacité bien moindre.

Vous dites : « C’est parce que je suis voyageuse que je suis écrivaine. » Vos déplacements forcés ont inspiré vos écrits ?

Une des questions qui traversent mon écriture est : comment certaines personnes peuvent-elles naître, vivre et mourir dans leur village natal, alors que depuis l’enfance je suis obligée de bouger ? Chaque ville, chaque pays a laissé une trace en moi. À Buenos Aires, c’était la première fois de ma vie que je sortais du monde arabe, que je voyais une église, la neige, que j’entendais d’autres langues. Au Yémen, j’ai passé la plus belle année de mon enfance. Il n’y avait pas de télévision et on passait notre temps à l’extérieur, à attraper des grenouilles. Au Canada, où je suis arrivée adolescente, c’était très dur au début et on ne savait pas si on pourrait y rester. C’est finalement là-bas, à Montréal, que j’ai fondé ma famille et commencé à étudier la musique. J’aime l’idée de vivre dans une ville multiculturelle et nord-américaine. Je cultive également un rapport très intime avec les autochtones – Amérindiens, métis et Inuits –, je comprends leur combat. Ils ont aussi été dépossédés de leurs terres. Ma maison d’édition, Mémoire d’encrier, est spécialisée dans les livres de ce type d’auteurs.

En 2017, vous avez reçu le haut Prix Victor-Martin-Lynch-Stauton du Conseil des arts du Canada. Quavez-vous ressenti ?

J’ai été très touchée car il s’agit du premier prix reçu pour mon travail et émanant d’une institution de référence dans le soutien de l’artiste. Il récompense mon activité d’écrivaine et ma contribution à différents projets qui visent à rassembler des auteurs de partout dans le monde et à confronter des enjeux comme le racisme ou le sexisme. Ce prix prend également une valeur particulière au Canada. Un pays très ouvert, mais où les auteurs qui y ont migré et les autochtones sont systématiquement sous-représentés dans la littérature. Mon histoire de Palestinienne fait aujourd’hui partie de celle du Québec.

C’est un combat que vous continuez de mener au sein de l’organisme Espace de la diversité que vous présidez ?

Espace de la diversité a pour ambition de lutter contre l’exclusion et de montrer la diversité de la littérature canadienne. Le livre permet de partager et de concilier des points de vue parfois divergents sur un même sujet, de faire passer des idées au travers des personnages. Et par ce biais, de rapprocher les gens.

Comme dans votre dernier ouvrage ?

La littérature n’a pas de limites. Je peux décider d’entrer dans la tête d’Ariel Sharon et personne ne peut m’en empêcher. Dans le roman, on est égaux. C’est une forme de résistance, une façon de réinventer l’histoire, de la rendre moins violente et plus égalitaire. Ici, le monstre devient plus humain, un être paradoxal, capable des pires atrocités et de belles choses. La littérature a une vocation autre que de juger. À travers ce roman, j’ai pris beaucoup de risques car je ne sais pas comment il sera perçu sur le plan éthique de part et d’autre. Notre histoire, aux Palestiniens et aux Israéliens juifs, est commune. On n’a pas le choix, on est obligés de vivre ensemble. Mais les Palestiniens aimeraient vivre avec les Israéliens dans l’équité. Si on arrive à une entente et à une paix juste, les choses se régleront très vite.