Espace de libertés | Avril 2019 (n° 478)

Des idées et des mots

Pour comprendre la radicalité religieuse, il s’avère essentiel de dépasser l’association entre précarité et délinquance. Comme l’indique le sociologue Fabien Truong, auteur de Loyautés radicales (La Découverte, 2017), l’attention devrait en effet se porter sur les configurations familiales, les relations avec les institutions et les cursus scolaires ou la socialisation entre pairs.  L’enquête des sociologues Laurent Bonelli et Fabien Carrié entendait notamment répondre à une importante lacune dans la compréhension de ce phénomène : l’absence de données à grande échelle. Les auteurs se sont attelés à l’analyse systématique des 133 dossiers judiciaires de mineurs signalés à la Protection judiciaire de la jeunesse en France pour « radicalisation » ou pour implication dans des affaires de terrorisme, afin de retracer l’histoire de ces jeunes. Leur principal constat : derrière ce que l’on entend généralement par « radicalisation » se cachent en fait des logiques très hétérogènes. En effet, la plupart des comportements actuellement classés sous ce concept en France n’ont pas grand-chose à voir avec le djihadisme. C’est pourquoi les auteurs préfèrent user du terme de « radicalités » dont ils établissent ici une véritable sociologie. « Agonistique », « apaisante » et « rebelle » : ainsi nomment-ils les formes de radicalité les plus communes socialement. Elles concernent des comportements de rébellion et de provocation contre les familles et/ou les institutions, en particulier l’école. Le dernier type de radicalité est dit utopique car revêtant un projet intellectuel et politique alternatif à l’ordre social existant. On y retrouve les jeunes ayant fait le choix d’un véritable engagement dans ce que les auteurs appellent la «  violence politique à référent islamique » plutôt que djihadisme, au point d’envisager de commettre des attentats et/ou de partir en Syrie. Laurent Bonelli et Fabien Carrié apportent ainsi une contribution particulièrement instructive au débat. (ac)