Espace de libertés | Avril 2019 (n° 478)

Cette fois, c’est clair : le plus célèbre des reporters belges est un impérialiste raciste, du moins selon Anton Kannemeyer. Dans « Pappa in Afrika », le Sud-Africain n’y va pas avec le dos de la machette et dézingue Tintin, la bien-pensance postcoloniale et post-apartheid à grands coups de satire.


Rééditée en janvier dernier pour les 90 ans de Tintin, la BD Tintin au Congo est toujours un motif de fierté pour la fondation Moulinsart. La série, commandée dans un but prosélyte par l’abbé Wallez au jeune Hergé qui n’avait jamais mis les pieds en Afrique, fut publiée entre 1930 et 1931 dans les pages du Petit Vingtième avant de faire l’objet d’un album complet. Le succès fut immédiat. Ce n’est que par vagues intermittentes, après la Seconde Guerre mondiale et au début du XXIe siècle que les préjugés racistes véhiculés dans cet album ont suscité la polémique. Cela n’empêche pas Tintin au Congo d’être l’une des aventures du reporter au petit chien blanc les plus populaires auprès des jeunes lecteurs, avec plus de 10 millions d’exemplaires vendus dans le monde.

Du Congo à l’Afrique du Sud

Né au Cap, l’artiste contemporain Anton Kannemeyer, alias Joe Dog, est attaché à Tintin depuis son enfance. On peut même dire que c’est lui qui l’a amené à aimer les bandes dessinées, et il a toujours utilisé le personnage dans ses récits. Avant Pappa in Afrika1, on le retrouve régulièrement dans Bitterkomix, revue de bande dessinée underground très critique à l’égard de l’Afrique du Sud de l’apartheid et post-apartheid, en particulier de la communauté blanche, qu’il a co-créée en 1992.

« Pour moi, Tintin au Congo est une sorte de bible visuelle », racontait-il déjà au webzine du9 en 2011. « Mais c’est un livre problématique. C’est plus un récit pour enfants… et c’est là que se situe le problème, selon moi, car ces derniers prennent les stéréotypes pour vrai. J’ai lu le livre à ma propre fille, quand elle était très jeune. Elle m’a demandé : “Que fait le singe maintenant ?” Et je lui ai répondu : “Écoute, ce n’est pas vraiment un singe. C’est une personne noire.” Et elle était complètement perdue, elle n’arrivait pas à comprendre. Ce que je crois, c’est que ce genre d’iconographie reste. Même si tu n’es pas raciste, cela peut devenir une sorte de sous-texte qui continue à affirmer une sorte de supériorité des Blancs. »

Racisme passé et présent

Avec un père professeur de littérature afrikaans persuadé que politique et art ne peuvent pas être liés et que « si les gens intégraient de la politique dans leur art, ils faisaient preuve d’opportunisme », Anton Kannemeyer tue à la fois le père et l’icône, avec Pappa in Afrika.

« Tout d’abord, je voulais créer un archétype, ou une sorte de stéréotype de colonialiste, de contre-figure : ce que serait le Blanc ultime, à opposer au personnage du Noir ultime. Une grande partie de mon travail traite de la question de race, et j’avais donc à créer ces deux pôles. Bien sûr, il y a le fait que je vive moi-même en Afrique, et j’ai toujours conscience de ces questions de culpabilité par rapport au passé. Je travaille avec, en permanence. À l’université, on se demande souvent : “Comment traiter cela ? Comment aller de l’avant ? Comment incorporer, comment ne pas exclure ? Comment changer ?” Ayant grandi dans ce contexte, je me remets tout le temps en question. »

Singer n’est pas copier

La fondation Moulinsart, que l’on sait très à cheval sur ses droits et sur l’image de Tintin, n’a pas réagi à la BD. « Mais il y a quelques années », se souvient Anton Kannemeyer, « j’avais fait une carte postale qui disait “Salutations d’Afrique du Sud”, avec des Noirs en train de lancer des sagaies et Tintin qui s’enfuyait. J’ai reçu une lettre de leur part me demandant d’en arrêter la diffusion. » Ce qu’il a fait… avant de la reproduire dernièrement sur la 4e de couverture de Pappa in Afrika. Pour la version francophone de cet album, l’artiste a quand même pris des précautions : « Il y a des images que j’ai retirées et modifiées, pour les éloigner un peu de Tintin au Congo. »

La référence au célèbre reporter belge est bien là, mais le détournement de l’iconographie dans un style satirique fait bel et bien de Pappa in Afrika une œuvre à part entière : une compilation d’une centaine de dessins, peintures et gravures empreintes d’un humour noir souvent grotesque et d’un parti pris politique bien étrangers à l’œuvre d’Hergé.

 


1 La BD a d’abord été publiée en anglais en 2011 avant de faire l’objet d’une édition complétée et traduite en français fin 2018.