Espace de libertés | Avril 2019 (n° 478)

Série ÉVRAS │ Épisode 4 – Préserver l’intime


Libres ensemble

On ne lance pas une discussion sérieuse sur la sexualité comme sur n’importe quel sujet. Surtout en classe avec des ados. Cadre, contexte et posture ont toute leur importance pour aller à la rencontre des préoccupations des jeunes.


Il est 10 h 30. Je suis légèrement en retard et malgré le temps frais de ce début de printemps, je sens que je commence à suer. C’est peut-être dû au fait que je porte un sac rempli de matériel divers : des flyers du planning familial, des brochures sur la contraception, un photo-langage, etc. Mais je sais qu’en réalité, les animations dans le cycle secondaire font renaître chaque fois en moi le sentiment bizarre de retourner au lycée ; une période qui n’évoque pas que des souvenirs heureux. De surcroît, l’entrée du bâtiment de cette école est particulièrement austère et, étrangement, j’ai cette impression fugace que l’école est déserte. Impression renforcée lorsque je sonne longuement dans le vide, attendant qu’un éducateur vienne m’ouvrir. La récréation vient de s’achever et une troupe de jeunes gens gravit les escaliers dans un bruit impressionnant.

Arrivée au local 123, j’installe rapidement les chaises en cercle avant que la classe de 5e professionnelle prenne possession des lieux. Quinze jeunes, presque exclusivement des garçons, que je rencontre aujourd’hui autour du thème de la vie affective, relationnelle et sexuelle.

À ce sujet, il est important de souligner que notre rôle d’animateur/trice ÉVRAS n’est pas d’éduquer, encore moins d’enseigner. Notre démarche est d’aller à la rencontre des questions et des préoccupations des jeunes. Nous cherchons à installer un cadre rassurant, et contenant, au sein duquel la discussion va pouvoir se déployer. Ce cadre va se construire autour de règles de régulation de la parole, telles que la confidentialité, le respect de l’opinion d’autrui, le droit de se taire (évoqué dans l’épisode 3 de cette série).

Contexte et posture

Un aspect important réside aussi dans le contexte de l’animation. J’entends par là le processus mené au préalable avec les différents acteurs scolaires (direction, enseignants, PMS, éducateurs…) afin que ces animations puissent être soutenues et validées par un projet d’école plus global autour de l’ÉVRAS. Ce processus implique des moments de rencontre afin de comprendre les besoins et d’analyser la demande des acteurs scolaires. Il est difficile d’en faire l’économie, tant le temps pris à penser, réfléchir et construire est déterminant dans la qualité de la suite du projet.

Par ailleurs, si les outils utilisés en animation sont importants, ils ne sont que des leviers, un moyen pour libérer la parole. La posture de l’animateur/trice est en revanche essentielle au déploiement des activités. J’entends par posture la capacité d’être à l’écoute de ses émotions et de ses résonances avec le groupe. La posture réside aussi dans son aptitude à questionner ses propres représentations en matière de sexualité ou autre. Ce qui n’implique évidemment pas l’économie d’être à jour dans ses connaissances en matière de santé sexuelle (infections sexuellement transmissibles, contraception…).  La formation continue, des espaces d’échanges d’expériences, un travail sur soi me semblent importants, voire essentiels pour l’animateur/trice afin de l’aider à prendre du recul face à la pratique et d’éviter l’essoufflement.

Un cocon pour parler en sécurité

La création de ce cadre sécurisant va occuper une bonne partie de ma rencontre d’aujourd’hui avec la classe. Nous prenons le temps de nous présenter chacun.e, de penser et construire ensemble les règles nécessaires au bon déroulement de l’animation. Une fois ce cadre posé, je propose un brainstorming autour du mot « sexualité » : il nous permettra de cibler les thématiques qui mobilisent pour le moment ces étudiants. Le panel qui en ressort est large et nous offre la possibilité d’aborder la sexualité tant dans ses dimensions relationnelles (le consentement, la séduction, le dialogue, entre autres), qu’affectives (les émotions, les besoins, le sentiment amoureux, l’image de soi). L’art de l’animateur/trice sera d’utiliser le groupe pour faire émerger des avis différents, de renvoyer les questions à la classe et d’être gardien.ne du cadre préétabli.

À l’issue de ce temps d’échanges riches et constructifs, je ne peux m’empêcher de penser à ces adultes qui s’inquiètent tant de notre jeunesse actuelle. J’aurais envie de leur citer Socrate qui, au Ve siècle av. J.-C., écrivait : « Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans. »