Espace de libertés | Avril 2018

Il a créé la polémique et suscité une sainte déferlante d’indignations avec son “Holy Cow”, une vache crucifiée dans une chapelle peu fréquentée. Pour nous, son auteur, Tom Herck revient sur les faits. Avec une question centrale: l’art et les idées qui sortent des clous sont-ils solubles dans la croyance, quelle qu’elle soit?


«Laissez une paroisse vingt ans sans prêtre:on y adorera les bêtes!» avait prophétisé le saint curé d’Ars. On ne sait pas exactement depuis quand la petite chapelle de Looz («Borgloon» en néerlandais, province de Limbourg) n’avait pas reçu la visite d’un prêtre, mais cet endroit abandonné depuis un moment est subitement revenu au-devant de l’actualité. À la grâce, si on peut dire, d’une œuvre d’art signée Tom Herck, consistant en une vache décédée crucifiée sur un tapis de lait. Il n’en fallait pas plus pour susciter une déferlante de menaces et d’indignations. Si certaines d’entre elles sont compréhensibles et étaient attendues, leur ampleur, et certaines méthodes employées ont toutefois surpris l’artiste.

Quelle est votre interprétation de cette fameuseHoly Cow?

J’ai voulu que le public soit étonné en voyant deux choses dans un contexte différent d’où il les voit d’habitude:d’une part le gaspillage alimentaire, et, de l’autre, ce que devraient être les bâtiments publics subsidiés. Vu sous cet angle, Holy Cowest surtout un concept intemporel plus qu’une œuvre polémique.

Il n’empêche… Au moment où vous avez commencé à travailler sur Holy Cow, vous deviez quand même avoir une idée de l’ampleur des réactions que cette œuvre susciterait?

Quand je commence à travailler sur un projet, je pars chaque fois de la même base:donner vie à quelque chose que j’ai dans la tête. Dans ce contexte, certaines images sont si fortes que je ne sais tout simplement pas y résister. Elles me suivent du lever au coucher, sans me laisser une seconde de répit. Holy Cow fait donc partie de celles-là!Mais d’autres aussi!Comme mon château de cartes, The Decline, ou mes peintures sur des avions F16!Alors, oui, je savais qu’Holy Cowsusciterait la controverse, même si ce n’était pas le but premier de cette création. Je ne commence pas ma journée en me demandant ce que je pourrais faire pour choquer les gens. Alors, oui, vues sous cet angle, certaines réactions m’ont déçu, presque fasciné, par leur ampleur.

Une ampleur de quel genre?

Les commentaires sur Internet tournaient généralement autour de deux axes:«L’artiste lui-même doit être crucifié!»Une réaction assez extrême, puisque je trouve que crucifier un homme bel et bien vivant est quand même plus grave que de crucifier une vache morte. L’autre réaction majeure a souvent été:«Pourquoi ne crucifie-t-il pas un porc dans une mosquée?»Mais là, que je sache, il n’existe pas de «porc sacré», comme il existe des «vaches sacrées», les mosquées ne sont pas aussi vides que le sont souvent les églises et, surtout, je ne vois pas trop le point commun entre Islam et crucifixion. J’ai aussi reçu des menaces de mort, très sérieuses, par mail. De même que des coups de fil pas très engageants. Mais, pour autant, je ne vais pas me cacher non plus. Ce qui doit arriver arrivera. Je ne suis pas du genre à céder à la menace.

Plus généralement, auriez-vous quand même tendance à penser, ne fût-ce qu’un peu, qu’une «œuvre d’art» atteint surtout ses objectifs lorsque, dans une certaine mesure, elle dérange le public et suscite la controverse? 

Pas absolument!Une œuvre d’art peut juste suivre ses instincts, tout comme l’artiste qui lui donne vie. Elle n’est pas non plus obligée d’être belle. L’art ne force à rien, mais il permet tout!Et ouvre toutes les portes. Quant à moi, mon urgence à créer vient de loin à l’intérieur de moi. C’est quand j’ai ressenti cela pour la première fois que je me suis dit que je devais devenir artiste à vie.

Quelles sont vos racines au niveau artistique?

Je viens de la culture du graffiti. Je suis un ancien «graffiti vandale», qui a parcouru l’Europe durant des années et dans tous les sens pour peindre sur des murs et d’autres endroits. Quand ce mode de vie a commencé à me fatiguer, je me suis tourné vers une sorte de graffiti, disons plus «légal». Puis, de fil en aiguille, je suis devenu artiste contemporain sur d’autres supports. Des supports vraiment de tous genres.