Espace de libertés | Avril 2018

Libres ensemble

Ils et elles s’appellent Nicole, Marianne ou Christian (1). Leur point commun: celui d’héberger des migrants. En craignant chaque jour pour la sécurité de leurs “invités” et en faisant tout pour favoriser leur sûreté. Une organisation qui tient à un fil et qui pourrait être remise en cause avec le projet de loi sur les visites domiciliaires, porté par le gouvernement fédéral.


Depuis des semaines, Nicolejoue au taxi. Un taxi pas comme les autres. Chaque lundi, tandis qu’elle est en congé, elle assure le relais dans le Hainaut entre les hébergeurs et des migrants du parc Maximilien. Parfois, elle en ramène aussi à Bruxelles. Au départ, elle n’effectuait des trajets que dans la capitale, le vendredi soir, entre le parc et les familles. Mais de mois en mois, le mouvement de solidarité portépar la plateforme citoyenne d’aide aux migrants a grandi, s’est étendu et les déplacements se sont systématisés. «On parlait alors de rafles au parc», se souvient Nicole. «C’est l’indignation qui m’a fait bouger», explique-t-elle. À chaque trajet, une même règle:ne pas prendre de risques et faire tout pour éviter un contrôle policier. Comme si l’étau était chaque fois plus près, chaque fois plus fort. «Quand j’ai des migrants dans la voiture, je fais très attention. Je tiens à être irréprochable pour leur éviter tout danger. Je ne démarre pas s’ils ne sont pas attachés. Ce sont des réflexes que j’ai acquis au fil du temps. Si on est dans une zone 30, je respecte les limitations de vitesse. Je tiens vraiment à ne pas me faire arrêter pour une connerie, tout simplement», témoigne-t-elle.

Peur, colère et inquiétude

Dire que j’ai dû fuir la Libye pour me retrouver ici… C’est pire que tout

Des histoires comme celle de Nicole, il y en a des tonnes. Les actes du quotidien sont tout simplement devenus problématiques pour les hébergeurs de migrants. «Même donner rendez-vous à son invité à Bruxelles est devenu incertain», constate Marianne qui accueille une jeune Soudanaise depuis septembre. «Rien ne s’est construit quant à un avenir possible ici pour elle. C’est toujours de l’urgence, parfois un peu de répit, le temps d’une nuit ou deux. Entamer une démarche pour son installation en Belgique, c’est potentiellement la mettre en danger», raconte-t-elle. «Mon invitée ressent la répression, la vit aussi quand elle s’absente quelques jours et qu’en revenant, elle te dit qu’elle a été chopée par les flics. Sur la Belgique, elle a des mots très durs: “Dire que j’ai dû fuir la Libye pour me retrouver ici… C’est pire que tout”«, m’explique-t-elle. «Cela me laisse sans voix sur l’état actuel de ce pays», continue Marianne, dans un mélange de colère et d’inquiétude. La jeune femme a peur de la surenchère répressive du gouvernement. «J’ai peur que le délit de solidarité devienne tôt ou tard réalité.»

De tous les témoignages recueillis, un même sentiment:celui d’une répression toujours plus présente. «Ce qui est très désagréable, c’est que l’on doit faire attention dès que l’on décide de prendre le train parce qu’on peut y croiser des flics. Tu te rends compte que le simple fait de te déplacer devient un problème. Maintenant, on déconseille de prendre les transports, même quand tes invités ont un ticket. Il y a une démarche de la police qui est de chercher des sans-papiers coûte que coûte et partout», estime Laurence qui accueille un groupe d’Érythréens depuis des mois.

Haro sur le domicile

Certains hébergeurs tentent aussi d’aider leur invité à fuir le pays au plus vite, quitte à se mettre dans l’illégalité. C’est le cas de Christian, un jeune enseignant. «Mon invité m’a demandé à plusieurs reprises de le conduire sur des aires d’autoroute pour qu’il tente de monter dans un camion», explique-t-il. «Au niveau émotionnel, c’est assez fort parce qu’on ne sait pas où on l’emmène. Quant aux risques, j’étais plus inquiet pour mon invité que pour moi. Mais c’est le seul moyen pour lui d’aller en Angleterre, c’est son seul objectif.»

Seulement, l’invité de Christian s’est fait arrêter voilà quelques semaines. «Ce n’était pas moi qui le conduisais, mais un ami, parce que j’étais vacances. En fait, on a découvert par la suite qu’il avait été dénoncé à la police. On est très dépités par rapport à la délation qui se développe», évoque-t-il, triste et un peu désespéré. «Déjà quand mon invité arrivait chez moi, il fallait que ce soit la nuit pour éviter toute dénonciation. Dans un petit village, on doit se cacher, parce que la population n’est pas prête à accueillir des personnes qui ont vécu l’horreur, qui ont risqué leur vie plus d’une fois», se désole le jeune homme. Heureusement, dans quelques jours, l’invité de Christian devrait normalement quitter le centre fermé de Vottem, en région liégeoise, et être transféré en France. «C’est très difficile à vivre, mais je ne me sens pas responsable. L’aider à réaliser son rêve pour s’installer en Angleterre, c’est tout ce que je peux faire. Et je ferai tout pour le soutenir», continue-t-il, en colère face à une politique d’asile qu’il juge toujours plus autoritaire, notamment avec le projet de loi sur les visites domiciliaires, projet qui a suscité de vives réactions tant de la part de citoyens, d’associations, d’avocats que de magistrats.

Ce projet de loi vise à autoriser les visites domiciliaires en vue d’arrêter une personne en séjour irrégulier sur le territoire. Le domicile étant considéré comme le lieu de résidence, ces visites pourront avoir lieu chez un tiers, et donc chez les personnes qui hébergent des migrants. La visite domiciliaire ne pourra être utilisée qu’en dernier recours, uniquement si les mesures moins contraignantes n’ont donné aucun résultat, par exemple une proposition de départ volontaire, ou encore un manque de coopération. Et la visite doit être ciblée:il n’est pas question d’aller chez quelqu’un si les autorités ne savent pas qui ils cherchent.

Résister, malgré tout

C’est une façon pour l’État de faire pression sur nous, en nous faisant peur.

Pour les hébergeurs, ces visites domiciliaires ne changeront rien à leur engagement, bien au contraire. Par contre, ils s’inquiètent pour la sécurité de leurs invités «Je n’ai pas peur que l’on vienne chez moi. Ce qui ne me plaît pas, c’est que le gouvernement se serve de nous pour venir inquiéter les migrants. C’est une façon pour l’État de faire pression sur nous, en nous faisant peur», estime Katel Fréson qui accueille deux jeunes Soudanais. Pour d’autres, comme Jeanne, la crispation actuelle a réveillé une conscience politique nouvelle. «Je n’imaginais pas que j’aurais milité dans ma commune auprès d’élus pour déposer une motion contre les visites domiciliaires. Mais le fait d’héberger m’a permis de prendre conscience de problèmes qui vont bien au-delà de la migration.»Même constat pour l’écrivain Xavier Deutsch qui a reçu une cinquantaine de personnes depuis l’automne dernier:«On résiste, oui, mais dans un sens restreint. On a l’impression de résister contre un bruit de fond, une ambiance qui s’alourdit, un ordre des choses qui devient assez inquiétant», raconte-t-il. «Quant aux visites, je ne sais pas du tout comment la police va travailler. En l’état, on nous dit que les forces de l’ordre pourraient rechercher des personnes en particulier, nommément. Il faudrait que la police identifie ces personnes, et surtout sache où elles se trouvent. Or, le travail de la plateforme est suffisamment bien organisé pour faire en sorte que nos invités ne courent aucun risque», poursuit l’auteur.

On a l’impression de résister contre un bruit de fond, une ambiance qui s’alourdit.

Une police instrumentalisée

Mise sur la sellette, la police est elle aussi divisée sur le sujet. Des rares témoignages recueillis, le malaise est perceptible, et les petits «jeux»entre police locale et fédérale, mis en question. «Tu as la police de la Ville qui a un accord avec la plateforme citoyenne, et la police fédérale qui n’en a pas. Ce qui a conduit aux arrestations au parc, en décembre dernier. Des communes tentent aussi de jouer les garde-fous, comme Bruxelles ou Schaerbeek, mais parfois cela dérape comme on l’a vu lors de l’opération policière au centre culturel Globe Aroma…», développe, Antoine (1), un policier bruxellois.

D’autres comme Thierry Belin, secrétaire national du Syndicat national du personnel de police et de sécurité (SNPS), sont bien plus critiques encore face à la tournure des événements. «C’est quelque chose qui me fait peur. Je me demande où on va. En tant qu’enquêteur, quand je vois des magistrats sortir de leur réserve pour s’inquiéter de l’évolution de l’État de droit, c’est interpellant.» Thierry Belin estime qu’à travers le projet de loi sur les visites domiciliaires, on va instrumentaliser un juge d’instruction pour mettre à exécution un acte administratif, à savoir un ordre de quitter le territoire. Quant aux mots durs à l’égard de la police, ils sont justifiés à ses yeux. «Je comprends qu’on parle de rafles quand on voit ce qui s’est passé au Globe Aroma! Malheureusement, le gouvernement instrumentalise la police et ce qui m’inquiète, c’est que certains jeunes collègues n’en sont pas vraiment conscients.»

 


(1) Prénoms d’emprunt