Espace de libertés | Avril 2018

Une bibliothérapie pour temps de guerre


Des idées et des mots

Delphine Minoui est une journaliste française d’origine iranienne. Longtemps basée à Téhéran, elle a dû se résoudre, sous la pression du régime des mollahs, à quitter ce pays pour le Liban, l’Égypte et ensuite la Turquie. Le Moyen-Orient l’attire comme un aimant, elle en connaît beaucoup de choses qu’elle partage avec les auditeurs des radios publiques françaises et les lecteurs du quotidien Le Figaro. Un jour d’octobre 2015, elle découvre sur Internet la photo d’une improbable bibliothèque postée par un jeune Syrien. L’image été prise à Daraya, un faubourg de Damas cerné depuis quatre ans par l’armée du régime de Bachar et qui se meurt lentement, faute de vivres et de soins. Des milliers de livres tapissent les murs de ce qui semble être un bunker transformé en une apparente bibliothèque. Delphine est intriguée. Qui sont ces gens ? De fil en aiguille, au rythme haché des connexions instables, la journaliste apprendra l’histoire de ce quartier rebelle qui a eu très tôt le mauvais goût de s’opposer à l’inhumanité du régime. L’aventure de la bibliothèque cachée de Daraya a débuté par la découverte de milliers de volumes abandonnés dans les premiers temps du siège. Récupérés, déménagés dans une cave un peu plus sûre, nettoyés, parfois rafistolés, et enfin rangés en bon ordre sur des étagères de fortune, les livres ont pu reprendre leur fonction de fenêtre sur le dehors, sur le monde, sur la vie. Dans cette partie ravagée de la Syrie (les habitants de Daraya seront eux aussi gazés en 2013), lire a eu tout au long de l’existence éphémère de la bibliothèque cachée une fonction littéralement ” libératoire “. Le titre unanimement plébiscité par les usagers durant le siège a été L’Alchimiste de Paulo Coelho. Mais tout faisait farine à cet improbable moulin : ouvrages de théologie, poésie arabe, précis d’économie, encyclopédies, romans français… L’histoire finit mal, bien entendu. En août 2016, épuisés et affamés, les derniers résistants acceptent de vider les lieux face à l’armée du régime. Nul doute que les soldats de la 4e division de Bachar n’ont rien eu de plus pressé que de détruire la bibliothèque cachée – mais publique -, bastion de la liberté intérieure.