Espace de libertés – Février 2016

“Avoir 20 ans en 2015”: l’art de devenir un héros


Arts
Apprendre à penser par soi-même quand on a 15 ans. C’est le défi qu’a lancé Wajdi Mouawad, metteur en scène et artiste associé à Mons 2015 à travers son projet «Avoir 20 ans en 2015»: cinq ans de voyages humains, philosophiques et artistiques avec 50 jeunes venus d’Europe, d’Afrique et d’Amérique. «L’adolescence: la fabrique des héros» retrace cette incroyable odyssée.

C’est l’une des dernières expositions de Mons 2015. «L’adolescence: la fabrique des héros», une installation multimédia composée de photographies, de textes et d’entretiens sonores. Dans une autre salle, une vidéo propose un face à face avec les héros de l’aventure. Chloé Colpé, chercheuse à l’UCL et commissaire de l’exposition, a suivi et observé, pendant cinq ans les 20 Belges du projet «Avoir 20 ans en 2015»: «On souhaitait donner librement la parole aux jeunes. L’idée est de partager avec le public les réflexions et les sentiments que ces jeunes expriment, et de briser une image souvent négative de la jeunesse dans les médias.»

De la réflexion à l’action

Au départ, il y a cette réflexion de Wajdi Mouawad: «Je me suis demandé ce que j’aurais aimé que l’on me propose à moi, lorsque j’avais 15 ans et que j’étais un peu perdu. Qu’est-ce qui m’aurait soulagé?» Une réponse: «voyager avec des amis dans des lieux extraordinaires avec du théâtre, avec de l’art». La réflexion mûrit avec la réplique d’une des pièces de l’artiste, Incendie. Une grand-mère donne un conseil précieux à sa petite-fille pour affronter la vie: «Apprends à lire, apprends à écrire, apprends à compter, apprends à parler. Apprends». Guidé par les tragédies de Sophocle, Wajdi Mouawad lance «Avoir 20 ans en 2015» en coproduction avec des théâtres partenaires. L’objectif du projet: apprendre à penser de manière autonome. Et c’est par la découverte du monde, des autres et de soi-même que le projet se construit. Chaque ville visitée est liée à un thème (la construction de l’identité, l’école, la famille, l’amitié et l’avenir) et un verbe. Les jeunes ont débuté leur voyage à Athènes pour apprendre à lire, Lyon pour l’écriture, Auschwitz pour compter et Dakar pour parler. Ensuite, par plus petits groupes et sans accompagnateurs, les héros ont dû se débrouiller dans de grandes villes comme Beyrouth, Casablanca, Istanbul, Reykjavik, Tirana et Vienne.

De l’adolescence à l’âge adulte

Salomé est partie, il y a plus de 5 ans, vivre cette aventure inédite. Une expérience rythmée de rencontres humaines et artistiques qui l’ont transformée. «J’étais une sale gosse à 15 ans. Et puis, je croyais tout ce qu’on disait. Je n’avais pas assez confiance en moi pour penser par moi-même. Voyager, déconnecter de chez moi et rencontrer plein de gens m’a fait énormément grandir.» Grandir, c’est aussi s’accepter tel que l’on est, en acquérant confiance en soi. Salomé raconte l’un de ses moments clés: «Quand j’ai décidé de faire de la coiffure, je n’osais le dire à personne. J’avais trop honte. Mais une fois avec les autres (du projet), sans pression familiale ou sociale, je me sentais plus libre de m’exprimer, de me confier. J’ai appris à m’assumer comme j’étais, à m’exprimer librement.»

Adrien est aussi l’un des héros belges du projet. Sa découverte du monde et de lui-même s’est faite par les autres: «Là-bas, nous étions coupés de nos repères, de notre confort. Nous nous retrouvions dans des lieux inconnus, sans devoirs et obligations avec des gens qu’on ne connaissait pas. Je n’avais pas d’autres choix que de m’ouvrir socialement. Je me suis forcé à dépasser mes préjugés.» Il résume son expérience: «Des pots de peinture de couleurs différentes balancés sur une toile dont le résultat donne une véritable œuvre d’art.» Apprendre à se mettre à la place de l’Autre et à le comprendre. Une attitude qui illustre une volonté humaniste et de changement dans le monde.

L’expo, un moyen de faire vivre l’aventure terminée

L’exposition qui raconte le voyage extraordinaire de nos héros prend un caractère nomade. Sa commissaire explique que «le principe d’identification est assez fort. Le fait de voir et d’écouter ces jeunes s’exprimer face caméra sur leurs sentiments et questionnements les plus profonds provoque inévitablement une réflexion au sein du public aussi. C’est pour cela qu’il est important que cette exposition tourne un peu partout en Belgique.»