Espace de libertés – Février 2016

Défense et illustration de l’impertinence


Dossier
Paroles lisses, sans plis, sans aspérités. Sans retenue aussi. Flèches acérées, cible méditée, habilement choisie, mûrie et parfois presque entretenue, préparée, voire courtisée pour mieux la viser.

Telles sont les caractéristiques parfaites d’une bonne application de l’impertinence afin qu’elle soit raffinée, qu’elle tombe juste et qu’elle choque, ainsi que le décrivait Émile Littré. Choquer, c’est le but. Larousse et  Robert parleront davantage de la bienséance tourmentée. Autres époques. Dans tous les cas, il est question d’impertinence verbale. Il est bon de le préciser car le champ est vaste. On pourrait aussi explorer l’impertinence vestimentaire (des Jeunes-France aux dandys et des dandys aux hippies…) ou, par exemple, l’impertinence gestuelle dont l’entarteur est le prototype vivant le plus représentatif.

“Une vertu de salubrité publique et privée”

Les mots ont leur valeur et leur histoire. Il est bon, ainsi, de constater que l’impertinence fait partie du genre humain et qu’il est donc possible de la repérer en explorant les siècles. Plus de 400 ans avant notre ère, Aristophane a écrit : “Qui enfilerai-je, quand la plus belle de toutes m’a frustré ?” (1) L’impertinence n’a pas d’âge non plus, pouvant être cultivée par l’enfant comme par le vieillard. Mais surtout, elle se développe de différentes manières selon les protagonistes qu’elle met en scène. Napoléon dit à Talleyrand : « Vous êtes une merde dans un bas de soie ! », c’est une impertinence. Inversons les rôles, ce portrait, c’est Talleyrand qui le fait à Napoléon ; cela devient une grossièreté. L’impertinence est donc nuancée en fonction des personnalités de l’émetteur et du récepteur. Lorsque le cynisme et l’humour s’associent et s’harmonisent, le trait d’esprit est un acte osé, de toute façon, et on n’est jamais tout à fait sûr du résultat du coup porté, du verdict de l’appréciation.

Il est ainsi intéressant de se pencher sur les frontières de l’impertinence. Telle phrase sera plutôt considérée comme injure tandis que telle autre apparaîtra aux uns molle, aux autres déplacée. De Bernard Kouchner, apôtre du droit d’ingérence : “Pour nous, pas de bons et de mauvais morts. L’origine des armes ne détermine pas les sentiments” (2). De Xavier Emmanuelli : « Bernard Kouchner ? Un tiers-mondiste, deux tiers mondain ». Le bon mot qu’un journal satirique reprendra souvent fait rire, sauf sans doute celui qui voulait soigner le malheur des autres en s’occupant de leurs affaires en des discours hautains.

Les politiques, adeptes de “la p’tite phrase”

Comme on le devine, la littérature et la politique sont les terrains privilégiés où s’épanche l’impertinence. Dans le monde politique, c’est en général les personnages qui laisseront leur nom dans l’histoire qui font preuve de l’impertinence la plus subtile. François Mitterrand était un maître dans l’art de choquer : “Jean d’Ormesson fait de la politique comme d’autres font l’amour : plus de désir que de plaisir.” (3), “Giscard a présenté sa candidature, on attendait plutôt qu’il nous présente ses excuses” (4) ou encore “Quand Chirac vient me voir à l’Élysée, il monte le perron avec ses idées et il redescend avec les miennes” (5). Charles de Gaulle était, on s’en doute, lui aussi un prince de l’arbalète : « [Édouard Herriot] a eu la bonne idée de mourir avant que je ne revienne aux affaires, ça m’a évité à décider sur ses funérailles nationales” (6), “J’ai connu Mendès aviateur, très courageux d’ailleurs… Mais enfin, sa spécialité, c’est le rase-mottes.” (7)

Le XIXe siècle apporta son lot de tirs bien épaulés. Georges Clemenceau y avait déjà brillé avant de mieux se faire connaître dans le XXe siècle : “Félix Faure vient de mourir. Cela ne fera pas un homme de moins en France” (8). Tandis qu’au Siècle des Lumières, Voltaire tenait bien entendu le premier rôle : “La politique a sa source dans la perversité plus que dans la grandeur de l’esprit humain.” (9) Outre-Manche, l’impertinence fut aussi l’apanage de fortes personnalités politiques dont le plus célèbre représentant fut sans conteste Winston Churchill qui déclara, à propos de Charles de Gaulle : “Il ressemble à un lama femelle que l’on aurait surpris dans son bain.” (10)

So British

Les Britanniques sont en effet de grands fervents de l’impertinence. Leur littérature renferme des noms qui ne se sont parfois distingués que par ce trait-là, comme Chesterton : “Les hommes qui se mettent à combattre l’Église au nom de la liberté et de l’humanisme finissent par liquider la liberté et l’humanisme pourvu qu’ils puissent combattre l’Église.” (11) Les hautes personnalités anglaises savent aussi briller comme nulle autre en matière de misogynie impertinente. Ainsi Winston Churchill dit à une dame qui lui faisait remarquer qu’il était ivre : « Oui, je suis soûl, et vous vous êtes laide. Mais moi, demain, je ne serai plus soûl ! » George Bernard Shaw, illustrant une conversation sur les femmes et le sexe lança : « Elles ne pensent pas qu’à ça, mais quand il leur arrive de penser, c’est à ça qu’elles pensent. »

Et les médaillés sont…

Comme dans toute discipline, l’impertinence possède ses talents supérieurs, ses surdoués, princes de l’expression aiguisée, de l’altercation permanente. À la fin du siècle passé, le trio indépassable, chacun dans sa spécialité, était formé de Michel Audiard, de Coluche et de Pierre Desproges. Chez ceux-là, l’impertinence relevait de l’art de vivre. Il est donc périlleux de choisir des exemples tant l’embarras complique le choix. Juste une, pour la route. D’Audiard : “Robbe-Grillet et Duras, je ne les comprends pas. Lorsqu’il y a un dialogue d’eux, on devrait équiper les fauteuils avec des écouteurs comme à l’ONU. Le verbe de Duras et de Robbe-Grillet serait traduit instantanément en français par des spécialistes.” (12) Une charge à laquelle Desproges fait écho : “Duras n’a pas écrit que des conneries, elle en a aussi filmé” (13). De Coluche, on épinglera : “Jean-Marie Le Pen n’a pas de sang arabe. Ou alors, sur son pare-chocs peut-être.” (14)

Enfin, en pratiquant l’impertinence à outrance, on peut parfois, à sa grande et propre surprise, faire œuvre visionnaire. Ainsi, cette perle de Bernard Tapie, dans Le Journal du Dimanche du 7 juin 2015 (in tempore non suspecto donc…) à propos de Michel Platini : « Il est bien, c’est le genre de personne à qui l’on peut confier son portefeuille en toute tranquillité. Qu’il veuille mettre la morale dans le foot me réjouit. Cela dit, il ne sera jamais président de la FIFA, il est trop honnête ! »

 


(1) Dans Lysistrata, 411 av. J.-C.

(2) Dans Le Malheur des autres, Paris, Odile Jacob, 1991.

(3) Dans L’Abeille et l’architecte, Paris, Flammarion, 1978.

(4) Sur Europe 1, le 8 mars 1981.

(5) Cité par Franz-Olivier Giesbert dans La Fin d’une époque, Paris, Fayard, 1993.

(6) Cité par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle, Paris, Gallimard, 2002.

(7) Ibid.

(8) Dans L’Aurore, 17 février 1899.

(9) Dans Commentaires sur Corneille, œuvres complètes, 1880.

(10) cité par Patrice Duhamel et Jacques Santamaria dans Les Flingueurs. Anthologie des cruautés politiques, Paris, Plon, 2014.

(11) Cité par Slavoj Žižek, Hegel ou le triomphe de l’esprit, entretien avec Anne Lancelin, dans L’Obs, 13 août 2015. À méditer par les militants de la laïcité…

(12) Dans Audiard par Audiard, Paris, La Mémoire du cinéma français, 1996.

(13) Desproges en petits morceaux. Les meilleures citations, Paris, éditons du Seuil, coll. « Points », 2009.

(14) Pensés et anecdotes, Paris, Le Cherche-Midi, 1995.