Espace de libertés – Février 2016

Dossier
Tout doit être mis en œuvre pour préserver la liberté, les libertés, les fondamentales et les éphémères.

Le poids du conditionnement, de l’éducation, du milieu, bref la pression sociale et les multiples règles qui corsètent la vie en société incitent à l’appel d’air, à l’ouverture des fenêtres de la créativité, des velux de l’imagination, des tabatières de l’utopie. Emprunter les coursives de nos révoltes, les couloirs de nos indignations, les plages de nos phantasmes, les horizons de nos rêves et de nos convictions pour se découvrir soi-même et s’ouvrir aux autres, la démarche est salutaire et émancipatrice.

On ne peut pas laisser tout dire, mieux vaut bien sûr le contester, le contredire plutôt que l’interdire.

De la conviction à son expression

La liberté de conscience, la liberté de penser sont des droits inaliénables, fondamentaux qui ne peuvent être mis en cause que lorsqu’ils sont exprimés. Et là, on met le doigt sur la différence fondamentale entre la liberté de penser, de croire, de ne pas croire et de changer de conviction et la liberté d’expression de ces mêmes convictions.

Dans les textes de référence qui définissent les droits et les devoirs qui régissent la vie en société à savoir dans l’ordre chronologique, la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention européenne des droits de l’homme, les chartes des droits fondamentaux de l’Union européenne, deux articles se suivent invariablement. Le premier relatif à la liberté de pensée, de conscience et de religion et le second portant sur la liberté d’opinion et d’expression. Une des causes de nombreux malentendus fortuits ou volontaires consiste à user d’un droit légitime pour imposer une volonté illégitime, de faire de ses convictions personnelles des règles contraignantes pour l’ensemble des individus.

“Contrairement à la liberté d’avoir une religion ou une conviction ou de ne pas croire, la liberté de manifester sa religion ou sa conviction peut faire l’objet de restrictions, mais “des seules restrictions prévues par la loi et qui sont nécessaires à la protection de la sécurité, de l’ordre et de la santé publique, ou de la morale ou des libertés et des droits fondamentaux d’autrui”, ces restrictions doivent être conformes aux normes internationales et doivent être interprétées au sens strict.” (1) En outre, “certaines pratiques associées à la manifestation d’une religion ou d’une conviction, ou perçues comme telles, peuvent constituer des violations des normes internationales relatives aux droits de l’homme. Le droit à la liberté de religion ou de conviction est parfois invoqué pour justifier de telles violations. L’UE condamne fermement ce type de justifications, tout en demeurant pleinement déterminée à protéger et à promouvoir avec vigueur la liberté de religion ou de conviction partout dans le monde. Ces violations affectent souvent les femmes, les membres de minorités religieuses ainsi que certaines personnes en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre.” (2)

Sur la balance, des nuances

Il est légitime de limiter la liberté lorsque celle-ci est utilisée pour imposer des interdits. Comme les idées simples sont les ennemis de la liberté, il convient de nuancer l’approche. S’exprimer librement n’est pas incompatible avec le souci de la pertinence et de l’intelligence du propos. Tenir compte de la circonstance, du média, du vecteur utilisé et de ses caractéristiques est indispensable. Un journal satirique caricature, quoi de plus naturel, un humoriste interpelle, il existe une série de circonstances, d’occasions où la dérision est intrinsèquement liée au mode d’expression. Doute, libre examen et liberté d’expression constituent une trilogie que les défenseurs de la laïcité affectionnent.

Quand on dit du mal de son voisin à sa concierge, l’ensemble peut vaciller, mais le monde reste stable. Lorsqu’on tweete une horreur sur les réseaux sociaux, on est jamais à l’abri d’un effet boule de neige qui se transforme en tsunami dévastateur qui laisse après son passage la désolation de la rancœur, les germes de la vengeance et exacerbe les rivalités, les oppositions. Le sensationnel, la provocation, les positions tranchées, les positions conflictuelles sont entretenus dans un bouillon médiatique dont seule l’écume se disperse et où les réflexions de fond, les analyses critiques n’atteignent que très rarement la surface.

La radicalisation ambiante de groupes convictionnels divers constitue un nid favorable à la censure, à la pudibonderie, aux replis moralistes, les noirs desseins de groupuscules d’illuminés qui rêvent de laver plus blanc renforcent les antagonismes, aspirent les plus faibles, les plus démunis, les plus réactionnaires. Tout ce beau monde rame à contre-courant de l’émancipation des citoyens, de l’ouverture à une société ouverte citoyenne et plurielle. Et pourtant les plus farouches défenseurs de la liberté d’expression sont parfois tentés de prendre au lasso, à l’aide d’un cordon sanitaire, des semeurs de trouble, de confusions, des pseudoscientifiques qui cautionnent des dogmes éthiques, des agitateurs de fanatisme. Là encore la nuance, le doigté et la liberté d’expression doivent guider nos pas et motiver nos actes.

Se préserver du terrorisme intellectuel

On ne peut pas laisser tout dire, mieux vaut bien sûr le contester, le contredire plutôt que l’interdire. Et s’il est vrai qu’on ne peut pas rire de tout, en tout lieu et avec tout le monde, il faut résister aux assauts des condamnations pour blasphème. Pieux concept qui a du mal à s’inscrire dans une démarche et une interprétation objective. Si le blasphème est juste «bête et méchant», ça glisse, s’il est intelligent, ça touche. Commis de sang-froid, proféré pour semer le trouble, la discorde, là on change de registre. Insulter, offenser, diffamer, harceler, inciter à la haine, troubler l’ordre public, porter atteinte à l’intégrité: toutes ces situations, tous ces comportements doivent être dénoncés et condamnés. Mais il convient, avant tout, de se préserver du terrorisme de la pensée, de l’intégrisme dogmatique pour laisser vivre la créativité, la remise en cause, même en traits appuyés.

 


(1) «Orientations de l’UE relatives à la promotion et à la protection de la liberté de religion ou de conviction adoptées par le Conseil de l’Union européenne», article 14, p. 5, 24 juin 2013.

(2) Ibid., article 26, p. 8.