Espace de libertés – Février 2016

Peut-on débattre avec Zemmour, Ramadan, Dieudonné? Oui


Dossier

Il faut d’emblée reformuler la question : bien sûr qu’on « peut » débattre avec Ramadan, Zemmour ou Dieudonné ! La liberté d’expression l’exige. Et s’il fallait s’aventurer à établir une liste noire d’idéologues boiteux et provocateurs de tous poils, elle risquerait d’être fort longue. Autre chose est de savoir si c’est une bonne idée, si ça fait progresser le débat dans le sens qui importe, à savoir renforcer une société multiculturelle aussi intransigeante sur les libertés fondamentales que sur le refus des discriminations, aussi ferme sur les lignes rouges que sur la volonté de réellement considérer toute personne qui respecte ces libertés comme partie intégrante de la société, et non comme citoyen de seconde zone.

De manière générale, la liberté d’expression doit rester la règle, l’interdiction l’exception. Ceci vaut aussi, surtout, pour les idées qui “heurtent, choquent ou inquiètent”.

Ramadan, Zemmour et Dieudonné ont ceci de commun qu’ils jouent avec limites du système, cultivent l’ambiguïté et adorent la provocation. Mais la comparaison s’arrête là, et surtout l’essentiel est ailleurs : ces trois personnages sont infiniment plus intéressants pour ce qu’ils disent en creux de notre société que pour ce qu’ils racontent. Ramadan nage dans les contradictions, notamment dans ses liens avec le Qatar, mais il est très loin d’être le seul, y compris parmi les élites européennes. Zemmour propage une idéologie raciste décomplexée mais il est difficile de nier que ses thèses réacs, notamment sur les musulmans, sont partagées par un nombre grandissant de personnes – il suffit de voir la progression du Front national en France. Quant à Dieudonné, enfermé dans sa posture antisémite, prisonnier de sa propre caricature, sa réelle popularité sur les réseaux sociaux, incomparable avec celle d’un Manuel Valls par exemple, témoigne a minima du fait qu’il cristallise autour de lui beaucoup de gens, souvent jeunes, qui se sentent exclus du système et ressentent un « deux poids, deux mesures » qu’il serait dangereux d’ignorer.

De manière générale, la liberté d’expression doit rester la règle, l’interdiction l’exception. Ceci vaut aussi, surtout, pour les idées qui “heurtent, choquent ou inquiètent” selon l’expression consacrée par la Cour européenne des droits de l’Homme. Cette règle de base implique que tout le monde puisse s’exprimer. Une interdiction préventive est du reste contre-productive car elle conforte ce genre de personnages dans leur statut auto-proclamé de victimes du système. On n’interdit donc pas a priori de débattre avec Ramadan sur un campus universitaire. On n’interdit pas non plus l’entrée du territoire belge à Zemmour, comme le demandaient certaines voix musulmanes lors de sa venue à Bruxelles en janvier 2015. Mais on peut déplorer qu’une grande librairie bruxelloise lui donne une telle publicité en l’invitant. Pas plus qu’on n’interdit préventivement un spectacle de Dieudonné, comme le demandaient des associations juives. Mais on peut convenir que le programmer ne sert à pas à faire avancer quoi que ce soit. Dans ces deux cas, pour le libraire ou le programmateur, le but recherché n’était évidemment pas de débattre mais de faire du bruit et de l’argent. Chacun jugera mais ceci ne doit pas nous faire dévier de la ligne à tenir: pas d’interdiction préventive mais des poursuites si les lignes rouges de l’incitation à la haine, du racisme ou de l’antisémitisme sont franchies – c’est vrai pour Dieudonné, pour Zemmour et pour tout le monde.

Au-delà du cas de l’un ou l’autre, le vrai drame, c’est celui de l’appauvrissement de la pensée dans le débat public. La parole publique et médiatique est désormais accaparée par des polémistes qui recherchent la confrontation de positions antagonistes, clivantes, sans place pour la nuance. Cette mise en scène ne sert pas à faire réfléchir mais à créer du buzz qui pourra ensuite être exploité de différentes manières sur les réseaux sociaux. Les médias dominants ont indéniablement une part de responsabilité dans cet appauvrissement: pourquoi confier une chronique sur les grands sujets de société à un Zemmour plutôt qu’à tant d’intellectuels, d’académiques, d’artistes, de gens de terrain avec qui on n’est pas obligé d’être d’accord mais qui, eux, pensent et aident à penser une société libre, juste et inclusive ? Poser la question, c’est y répondre : on n’a jamais que les médias qu’on mérite…