Espace de libertés – Mars 2016

Brésil: état d’urgence pour l’avortement


International
Depuis l’apparition du virus Zika, elles sont encore plus nombreuses au Brésil, ces femmes enceintes et infectées, à devoir interrompre volontairement leur grossesse dans la clandestinité. L’avortement y reste un tabou et l’influence de l’Église continue d’y être forte.

Si le pays est au centre de l’alerte sanitaire mondiale décrétée par l’OMS, l’interruption volontaire de grossesse reste, elle, sous influence des Églises catholiques et évangéliques: interdite, sauf en cas de viol, de mise en danger de la mère, et depuis une décision de la Cour suprême rendue en 2012, en cas d’anencéphalie (absence de cerveau), une malformation condamnant les nouveau-nés à ne survivre que quelques minutes après l’accouchement. Une femme qui outrepasse cette interdiction risque jusqu’à quatre ans de prison, et au regard de la très stricte loi brésilienne sur l’IVG, la microcéphalie, transmise par le virus Zika, ne justifie pas d’avortement.

Zika relance le débat

Pourtant, avec plus de 400 bébés nés avec cette malformation depuis octobre et près de 3800 autres cas suspects associés à ce virus, le Brésil s’interroge et le débat sur l’IVG a été relancé dans le plus grand pays catholique du monde. La Cour suprême a été saisie par un groupe de militantes, d’avocats et de médecins pour autoriser l’avortement en cas d’infection. «Comment obliger une femme à avoir un enfant lourdement handicapé en raison d’un facteur qui est complètement hors de contrôle? C’est inhumain», affirme le docteur Thomaz Gollop, membre de ce groupe, interrogé par l’AFP. «C’est une bonne occasion d’ouvrir le débat sur les questions négligées que sont la sexualité et les soins concernant la reproduction. C’est aussi le moment d’aborder le sujet des discriminations au travers des lois qui criminalisent l’IVG et qui mettent la vie de femmes en danger», estime, pour sa part, Maria Beatriz Galli de l’ONG pro-avortement IPAS. «La population ne dispose pas d’information claire et générale sur cette maladie, sur la prévention, les conséquences, le diagnostic et les recours possibles», s’inquiète-t-elle encore.

L’avortement, un «marché parallèle»

Un million de Brésiliennes avorteraient dans l’illégalité chaque année.

Selon des estimations de l’OMS, près d’une femme meurt tous les deux jours au Brésil des suites d’une IVG réalisée dans des conditions déplorables. L’interruption volontaire de grossesse est d’ailleurs la cinquième cause de mortalité chez les Brésiliennes. Mais pressées par de puissants lobbies catholiques et évangéliques, les autorités continuent de fermer les yeux sur ce marché parallèle. «Les femmes prennent d’énormes risques pour avorter», rappelle Debora Diniz, anthropologue à l’institut de bioéthique ANIS. D’autres chiffres, tout aussi terribles, évoquent qu’un million de Brésiliennes avorteraient dans l’illégalité chaque année. «Avec l’épidémie de Zika, ces chiffres vont inévitablement augmenter», s’alarme-t-elle. «Ne pas légaliser l’avortement en cas de microcéphalie, c’est prendre le risque d’un vrai drame sanitaire. Les plus riches ont la possibilité d’interrompre leur grossesse en toute sécurité dans les cliniques huppées pour un montant de 10 à 15 000 réaux brésiliens (de 2 250 à 3 400 euros), mais les plus démunies mettront leur vie entre les mains d’une tricoteuse.»

La vie, à n’importe quel prix?

Le ministère de la Santé s’est quant à lui contenté de rappeler la loi et les trois seuls cas dans lesquels l’avortement est autorisé au Brésil, tout en masquant la gestion désastreuse de l’épidémie. Il s’apprête seulement à distribuer des produits antimoustiques aux populations les plus à risques. Avec l’expansion du virus au Brésil, comme dans le reste de l’Amérique latine, l’ONU a pourtant appelé à faciliter l’accès des femmes à la contraception et à l’avortement. Sans succès jusqu’ici, malgré l’appel lancé par le haut-commissaire Zeid Ra’ad Al Hussein qui a enjoint le gouvernement brésilien à s’assurer que les populations aient accès «à des services et des informations de qualité sur la santé et la reproduction, sans discrimination», incluant «le droit à la contraception, aux soins maternels et à l’avortement dans un environnement sécurisé».

Mais de leur côté, les évêques brésiliens estimaient, dans un communiqué du 4 février, que l’état d’urgence sanitaire décrété par l’ONU ne «justifie pas de préconiser l’avortement en cas de microcéphalie». La conférence épiscopale brésilienne pointait du doigt les actions de «certains groupes» qui montraient, selon elle, un «manque total de respect pour le don de la vie». Et le 10 février, le pape s’est contenté de déclarer qu’»éviter une grossesse n’est pas un mal absolu», tout en rappelant que «l’avortement est un crime».

Or, ces positions ne devraient pas empêcher les Brésiliennes d’avoir recours à des méthodes contraceptives ou abortives, estime le sociologue et historien spécialiste de l’Amérique latine Jean-Pierre Bastian, dans un entretien sur RFI. «Il y a toujours une distance entre la doctrine de l’Église et les catholiques eux-mêmes, qui ne suivent pas forcément ses recommandations. Même s’il y a un profond respect de cette vie, il n’y a pas de doute, elles vont utiliser la contraception au plus vite, au vu de la dangerosité du virus». Une analyse qui vient confirmer un récent sondage selon lequel 93 % de Brésiliens de confession catholique soutiennent notamment l’usage de contraceptifs. Quant à l’avortement, pas un mot…

Quand l’Église décide pour les femmes

Reste que l’influence de l’Église sur les questions de société et de politiques publiques est encore toujours très forte au Brésil, à l’instar de l’ensemble de l’Amérique latine où l’on compte 40 % de la population catholique mondiale. En 2014, une tentative d’assouplissement de la loi sur l’avortement n’aura ainsi duré qu’une semaine à peine, après avoir suscité une levée de boucliers dans les rangs des conservateurs et de l’Église. L’arrêté en question stipulait que tous les hôpitaux publics brésiliens composés d’un service de gynécologie devaient pouvoir proposer une interruption de grossesse aux femmes qui le souhaitent et qui répondent aux conditions très strictes de l’avortement légal au Brésil. Il s’agissait de mettre en place un meilleur contrôle et une certaine réglementation des femmes concernées et de donner des moyens financiers au bon déroulement de ces avortements. On comptait à peine 1600 avortements légaux en 2014 et seuls 65 hôpitaux étaient habilités à pratiquer des avortements pour l’ensemble du pays. Autant d’éléments qui prouvent que le chemin de la légalisation sera encore long à atteindre dans ce pays où le droit des femmes à disposer de leur corps reste tabou…