Espace de libertés – Mars 2016

MADmusée: art pas si brut


Arts
Le MADmusée rassemble quelque 2 500 œuvres réalisées en ateliers par des personnes handicapées ou déficientes mentales. Alors que cette production accède à une nouvelle reconnaissance internationale, elle stimule aussi un monde de l’art étouffé par les considérations pécuniaires.

Le MADmusée accueille une collection internationale (États-Unis, Japon, Nouvelle-Zélande…) représentant quelque 350 artistes contemporains. Mais depuis huit ans, l’institution liégeoise est sans domicile fixe. Les travaux de rénovation du bâtiment Trink Hall, situé dans le parc d’Avroy, n’ont en effet pas pu démarrer, faute des subsides promis par la Fédération Wallonie-Bruxelles. «Ce pavillon des années 60 a beaucoup de charme. Le fait d’être dans un parc nous donne aussi de nombreux atouts pour insuffler une dynamique qui ne soit pas seulement muséale. Mais ce bâtiment n’a pas été conçu comme un musée, il présente des problèmes d’isolation et nous avons aussi eu des problèmes d’inondation dans la cave, où nous montrions auparavant la collection», explique Pierre Muylle, directeur du MADmusée.

Un musée sans murs

Dans l’attente d’une solution, les collections voyagent donc aujourd’hui à travers diverses expositions, en Belgique et à l’étranger. Depuis 2015 et pour cette année encore, le MADmusée est notamment l’invité du Théâtre de Liège. «Même si nous avons aujourd’hui une reconnaissance internationale, cet ancrage liégeois reste très important. Exposer dans un lieu comme celui-ci nous permet par ailleurs d’atteindre de nouveaux publics», poursuit Pierre Muylle. Après une exposition monographique d’Éric Derkenne, artiste belge atteint d’une trisomie sévère et disparu en 2014, et une réinterprétation par le chorégraphe Alain Platel de la collection, le Théâtre accueillera à partir de la mi-mars l’exposition «Capharnaüm», conçue par quatre artistes –deux Belges, un Allemand et un Anglais– réunis pour une semaine de résidence.

Des ateliers d’artistes

Créé en 2003, le MADmusée –dont les initiales signifient à l’origine Musée d’art différencié– émane du Créahm, une association née à Liège en 1979 dans l’intention de révéler et de déployer les formes d’art produites par des personnes handicapées mentales. Des ateliers de création sont alors mis en place et animés exclusivement par des artistes, se démarquant ainsi de toute visée thérapeutique ou occupationnelle. «Au départ, il y a aussi cette idée de l’engagement de l’artiste. Et il est remarquable que la Belgique ait beaucoup d’ateliers de ce type, contrairement à la France par exemple, où l’art-thérapie, pratiquée dans un contexte de soin, domine.» Le MADmusée propose par ailleurs une démarche bien distincte des institutions belges actives dans ce secteur, comme Art&Marges à Bruxelles ou le musée Dr Ghislain à Gand. «Notre profil est très artistique dans le sens où nous présentons les artistes avec leur histoire, leur œuvre et leur contexte de création. Nous ne sommes pas opposés à donner des explications sur l’œuvre, mais du point de vue artistique, pas du point de vue du handicap ou de la marginalisation. Il est en effet très paradoxal que les artistes, qui utilisent leur travail pour communiquer, soient ensuite enfermés à nouveau dans un univers qu’on a créé pour eux», commente le directeur.

L’art contemporain aimanté par le brut

Mais le MADmusée peut se réjouir: aujourd’hui, le milieu de l’art brut et celui de l’art contemporain ne cessent de se rapprocher. «De plus en plus d’artistes se sentent détachés du marché de l’art et de ses aspects spéculatifs. Or on voit que le marché a beaucoup moins d’impact sur la production qui sort de ce type d’ateliers… Les artistes ont ainsi beaucoup de plaisir à fréquenter un milieu où les liens ne sont pas biaisés par le pouvoir et argent. Par ailleurs, ils retrouvent dans ces œuvres une complexité qui n’est plus seulement dans le verbe, mais dans le travail.» Contrairement à une production contemporaine qui ne semble parfois valoir que par ce qu’on peut en dire, l’art brut s’impose ou s’éclipse. «Pouvoir considérer le travail de ces personnes comme des créations de qualité, qui parlent au-delà du cercle de la famille et portent un sens universel, c’est de mon point de vue quelque chose de très fort. Et qui a certainement des implications sociétales, en particulier sur la vision que l’on a de la personne handicapée», conclut Pierre Muylle.