Espace de libertés – Mars 2016

Liban: naissance d’une génération laïque


International

Ils sont laïques. Ils sont multiconfessionnels. Ils veulent changer le Liban. Engagés dans le mouvement des «déchets», ils sont descendus par milliers dans les rues en août dernier. Leur slogan: «Vous puez!» Rencontre.


Assis à la terrasse d’un café du quartier chrétien de Gemayzeh, à Beyrouth, Assad Thebian utilise son smartphone constamment, tout en discutant. À force d’avoir updaté son statut Facebook, ces dernières semaines, il a épuisé son crédit. Mais la révolution est à ce prix! «Je ne suis pas marxiste, je suis laïque», explique pour sa part Abbas Saad. «Je crois en la démocratie, à la justice sociale et surtout en la laïcité. On me définit comme libéral, disons de gauche libérale.» Si Abbas Saad est chiite et Assad Thebian druze, tous les deux n’accordent guère d’importance à leur confession: ils sont avant tout Libanais et laïques. Une nouvelle génération politique vient de naître.

La crise des «déchets»

L’été dernier, avant tout le monde, Assad Thebian, 27 ans, et Abbas Saad, 21 ans, se sont mobilisés. Ils ont créé une page Facebook (2) [puis un site web (3)], ont posté des vidéos sur YouTube, et ils sont descendus dans les rues pour dénoncer l’incurie des pouvoirs publics au Liban. Ils n’étaient que quelques dizaines au départ, rejoints ensuite par des centaines de milliers de personnes.

Assad Thebian est le cofondateur du collectif You Stink –littéralement «Vous puez». Abbas Saad est le président du Club laïque à l’Université américaine de Beyrouth (AUB). Avec d’autres, ils veulent changer le Liban. «On était seuls au départ. On n’est ni de gauche, ni de droite, on est des citoyens qui veulent régler les problèmes des ordures, des pannes d’électricité, des coupures d’eau incessantes», explique Assad Thebian.

Le symptôme d’un pays corrompu

Le mouvement des «déchets» a commencé sur la question des ordures qui s’amassaient dans les rues de Beyrouth. Lancé par des collectifs indépendants, jeunes et étudiants, il s’inscrivait dans une revendication unique: régler le problème des déchets. «Les gens ont été choqués: les poubelles s’accumulaient devant leurs maisons. Ils se sont mobilisés. Mais, en fait, c’est un symptôme de tous les dysfonctionnements du Liban. Cela révèle la corruption généralisée du pays et de sa classe politique», résume Thebian. Ensuite, la contestation s’est généralisée pour critiquer le système politique confessionnel libanais dans son ensemble. De l’attribution pipée des marchés publics à la vacance de la présidence de la République et du Parlement, du système politique confessionnel paralysé aux scandales environnementaux, tous les maux du Liban sont apparus au grand jour. Et ça «pue»!

«L’embryon d’un mouvement citoyen»

Qui sont ces manifestants descendus par milliers dans les rues de Beyrouth et de la plupart des grandes villes du Liban, à plusieurs reprises pendant le mois d’août? «Ils sont laïques et très jeunes. Ils appartiennent plutôt aux classes moyennes et ne se positionnent pas par rapport à leur confession religieuse. C’est un mouvement avec des revendications politiques sans parti politique, sans étiquette politique. Et surtout, ils ont su trouver un slogan intelligent. Car en disant “You Stink”, les étudiants dénoncent les rues qui puent mais ils disent aussi: “Vous, politiciens, vous puez!”«, analyse le chercheur et juriste Ali Mourad, interrogé dans un café de la rue Hamra, à Beyrouth Ouest.

«C’est un mouvement hétérogène, très marqué par les droits sociaux et les droits de l’homme», m’explique Kamal Hamdan, un économiste proche de la sensibilité communiste. «C’est l’embryon d’un mouvement citoyen», analyse pour sa part Pierre Abi-Saab, le rédacteur en chef du journal Al Akhbar –un chrétien maronite proche de la «résistance» et du Hezbollah. À l’opposé du spectre politique, Hanin Ghaddar, la rédactrice en chef du site laïque Now Lebanon, reconnaît que «c’est une mobilisation de gauche», dans l’esprit de contestation et de rébellion qui rappelle les mouvements de type «Occupy».

Tentatives de récupération

Les collectifs initiaux, jeunes et étudiants, ont été rejoints par d’autres groupes –»Nous exigeons des comptes», «Le changement arrive», «Le peuple revendique», «Dans les rues» ou encore le groupe du «22 août»– ont été suivis par des forces politiques bien rodées aux manifestations de masse. Récupérés? «Le parti communiste libanais est entré dans le jeu, le Hezbollah aussi», commente le chercheur Ali Mourad. Qui ajoute toutefois que «toutes les forces traditionnelles libanaises sortent très affaiblies de cette période», tout particulièrement le Mouvement Amal (chiite, non-Hezbollah), les Druzes de Walid Joumblatt, le courant du Futur (sunnite, pro-Hariri) ou encore les chrétiens de Michel Aoun, tous dénoncés pour leur «incurie», sinon leur «incompétence».

En dépit des tentatives de non-récupération des étudiants, le mouvement s’oriente clairement à gauche, avec autant de sensibilités que de groupuscules. Tous les courants du centre-gauche à la gauche radicale sont représentés. Et aux côtés des jeunes et des étudiants, le parti communiste libanais et les trotskistes sont désormais en pointe. Le Hezbollah aussi. «Le Hezbollah ne peut pas soutenir le mouvement car You Stink est fondamentalement anti-confessionnel. En même temps, il s’oppose au “Haririsme”«, commente, à mots comptés, Walid Charara, un chercheur proche du Hezbollah. Officiellement, Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, a fait savoir qu’il soutenait le mouvement mais qu’il préférait que le parti de Dieu n’y prenne pas part.

«Pas de laïcs [sic] dans ces villages»

En short blanc et polo Armani, j’observe Abbas Saad mobiliser dans son université les étudiants avec le Club laïque qu’il préside. Il entend bien ne plus dépendre d’une classe politique corrompue et âgée, y compris de gauche. «La vieille gauche vient à nos manifs avec ses chansons. Mais elles datent des années 1970! C’est à nous d’écrire les nouvelles chansons, d’écrire nos articles, de changer la culture de ce pays. C’est notre responsabilité», dit-il, en route pour une manifestation anti-corruption à Beyrouth Ouest. Il montre le site critique –un compteur à la seconde près (4)– à l’égard du leader chiite Nabih Berri, qui occupe son poste depuis… presque 23 ans.

Saad est né dans une famille chiite pauvre d’un village du Sud-Liban. «Il n’y a pas de laïcs [sic] dans ces villages, il n’y a que des milices», dit-il de cette région tenue par le Hezbollah. Il connaît le prix d’une telle dépendance. Il a vécu là jusqu’au baccalauréat avant d’obtenir une bourse, et de pouvoir continuer ses études à l’université américaine de Beyrouth.

Mourir pour ses idées

Dans ce cadre laïque, il a fait son éducation politique: il a lu Édouard Saïd («trop littéraire»), Noam Chomsky («trop anti-impérialiste»), et surtout le philosophe américain John Rawls –il se dit «rawlsien». Il se reconnaît surtout pour modèle Samir Kassir– un célèbre journaliste assassiné en 2005, parce qu’il était anti-Syrien et anti-Hezbollah, symbole d’un Liban indépendant.»Il a été tué en raison de ses articles. Il a été tué pour ses idées», répète Saad. Qui ajoute soutenir à «100% les journalistes de Charlie Hebdo». Du coup, ce scientifique, cet étudiant-ingénieur, a basculé dans la politique. «Maintenant, je m’intéresse à la philosophie et à la science politique et je cherche à me réorienter», me confie-t-il. Comme si les sciences dures n’étaient pas suffisantes à son engagement militant.

Abbas Saad, Assad Thebian et ces milliers d’étudiants qui ont manifesté dans les rues l’été dernier incarnent peut-être un nouveau Liban. Une jeunesse qui n’en peut plus du «sectarisme» religieux. Une jeunesse qui prône l’égalité des femmes, milite pour l’écologie, défend les droits des Palestiniens, souvent niés ici, et même –ce qui est encore plus rare pour un pays arabe– ceux des gays et des personnes LGBT. Une jeunesse qui croit aux mariages mixtes et, avant tout, à la «laïcité» –mot magique pour elle.

 


(1) Ce texte est une version condensée de l’article «Au Liban, une nouvelle génération politique laïque vient de naître», mis en ligne le 12 octobre 2015 sur www.slate.fr et que nous publions ici avec l’aimable autorisation de son auteur.

(2) www.facebook.com/tol3etre7etkom.

(3) www.youstink.org.

(4) http://berrispeaker4.tumblr.com.