Espace de libertés – Mars 2016

Pénaliser le client: le cul entre deux thèses


Dossier
Sous le feu des projecteurs (ou plutôt des néons) et pourtant peu visibles, les clients des prostitué(e)s figurent au rang des personnes les plus controversées de notre société. Faut-il les sanctionner? Ou, au contraire, et dans une mesure certaine, doivent-ils rester impunis? Une question dont la réponse possède des paramètres allant de l’éthique à l’économique en passant par la sécurité.

À l’instar de tous les débats sur les sujets sensibles, celui concernant la position envers la prostitution en général, et le client particulier, fait l’objet de conceptions variant du tout au tout selon les territoires. On distingue globalement trois approches politiques en la matière.

Simple bénéficiaire, «corrupteur» ou complice à sanctionner?

L’approche réglementariste se fonde sur l’idée que la prostitution, mal nécessaire, doit être régie, mais aussi contrôlée et canalisée, par des règles spécifiques. Tant au niveau des «consommateurs» que, surtout, de ceux qui profitent du commerce du sexe. Autrement dit les proxénètes. Cette réglementation s’est souvent déployée par le biais de lois plus ou moins contraignantes, ou de registres de prostituées. Les exemples les plus aboutis de la logique réglementariste se trouvent aux Pays-Bas et en Allemagne.

L’approche abolitionniste, elle, part du postulat que la prostitution est une forme d’exploitation et une atteinte à la dignité humaine. Elle doit donc être abolie. Ce courant, pour le moins hypocrite aux entournures, refuse logiquement toute réglementation, en ce compris vis-à-vis des clients, car cela reviendrait à cautionner l’existence de la prostitution. Les personnes prostituées sont considérées comme des victimes et ne peuvent donc pas être punies. En revanche, les proxénètes sont considérés comme des criminels, puisque l’exploitation d’autrui est condamnable. Dans certains pays, cependant, les clients peuvent aussi être punis par la loi au titre de «corrupteurs». C’est, par exemple, le cas en Suède, en Norvège et en Islande. Et le débat sur la poursuite des clients qui a récemment fait rage en France reste, lui aussi, très emblématique de cette approche.

L’approche prohibitionniste prône une interdiction pure et simple de la prostitution, et considère tant les proxénètes que les personnes prostituées comme des criminels. Les clients peuvent, eux aussi, être sanctionnés. Les pays défendant cette approche sont notamment l’Égypte, le Maroc, les États-Unis (sauf dans certains comtés du Nevada, où la prostitution est réglementée), l’Arabie saoudite, et la République populaire de Chine.

Le client belge ne risque rien

En Belgique, concrètement, depuis la loi de 1948, la personne prostituée est considérée comme une victime et la prostitution n’est plus considérée comme une infraction. En revanche, l’exploitation dont elle fait l’objet est interdite. En clair: ce n’est pas le client, mais bien le proxénète, qui risque gros. Cependant, qu’il y ait rémunération ou pas, le Code pénal sanctionne toute relation sexuelle avec un jeune de moins de seize ans, même si ce dernier est consentant.

En Belgique, différentes tentatives de sanction du client ont déjà été tentées, poussées par des députés. En vain.

Le débat au sujet de cette loi, et du bien-fondé de sanctionner ou non le client, est aussi vieux que la loi elle-même. Différentes tentatives de sanction du client ont déjà été tentées, poussées par des députés. En vain. L’ère étant davantage à un durcissement de la réglementation des lieux où la prostitution a néon sur rue, comme à Schaerbeek. Dorénavant, les activités (du moins les plus visibles!) sont concentrées dans un nombre plus réduit de quartiers, pour mieux limiter les risques de «désordre public» et de mainmise de réseaux ou de maquereaux isolés. Mais rien de plus.

«Nous ne nous positionnerons jamais en faveur de poursuites envers les clients», résume, quant à elle, la Ligue des droits de l’homme. «En fait, le client pénalisé, c’est souvent le pauvre type qui cherche son bonheur vénal à la sauvette, sur les bancs ou derrière les buissons des jardins publics. Ceux qui ont les moyens d’un peu plus de luxe, semblent à l’abri.» Espace P (une association militant pour la défense des droits des personnes qui se prostituent, leur entourage et leurs clients) va dans le même sens, élargissant la discussion bien au-delà du «statut» du client: «La première vertu d’un débat serait de se baser sur des critères modernes, avec ce que la société est prête à accepter ou pas. Une fois ceci défini, on pourrait, enfin, jouer franc-jeu. Bref, nous appuyons le droit à chacun(e) de disposer de son corps.»

Une question qui divise les mouvements associatifs et féministes

Son de cloche totalement opposé, par contre, du côté du Lobby européen des femmes. Pour qui «les stratégies contre la prostitution et le trafic des êtres humains doivent viser aussi bien les droits des personnes prostituées que les clients et les personnes qui tirent profit de la prostitution. De plus, un travail d’éducation est nécessaire pour faire comprendre qu’acheter un corps représente une violation des droits humains, et doit donc être considéré comme illégal.»

Dernier gros fait d’armes en date du lobby: en 2012, une campagne de communication d’envergure, intitulée «Together for a Europe free from prostitution» («Ensemble pour une Europe sans prostitution»), appelle les individus, les gouvernements nationaux et l’Union européenne à mettre en place des actions concrètes pour mettre fin à la «tolérance face à l’exploitation sexuelle et économique des femmes prostituées», notamment via un clip vidéo (1). Le petit film d’une minute demande en fait aux hommes comment ils se sentiraient s’ils devaient louer leur corps pour gagner de l’argent. Et conclut en les interrogeant: veulent-ils vraiment se montrer complices de cette «violence faite aux femmes»? Le lobby souhaite que les gouvernements trouvent des «alternatives» pour les femmes afin qu’elles ne tombent pas dans la prostitution. L’une de ces options consistant, par exemple, à s’attaquer aussi au client. Avec comme exemple la Suède, qui est devenue, en 1999, le premier pays européen à interdire l’achat de services sexuels et à pénaliser les clients comme les proxénètes. Un pays qui, selon le lobby, aurait montré la marche à suivre. Mais ceci étant dit sans pouvoir étayer sa thèse de chiffres concrets qui acteraient d’une baisse de la prostitution. Bref, les thèses les plus vieilles du monde n’ont pas encore fini de s’affronter!

 


(1) Patric Jean et Frédérique Pollet Rouyer, La prostitution, ce n’est pas ce que vous croyez, Belgique, 2011.