Espace de libertés – Mai 2016

Libres ensemble
Ce 16 avril, à l’ULB, le Centre d’Action Laïque, notre association, a tenu son assemblée générale annuelle. Une assemblée générale venant couronner une année peu ordinaire, une année marquée par des crises sans précédent et qui fait apparaître, de plus en plus, la nécessité de redéfinir la laïcité pour ce qu’elle est réellement.

Pour reprendre une phrase de Flaubert: «L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, peut-être est-ce pour cela que le présent nous échappe.»Le mouvement laïque ne peut évidemment se satisfaire d’un monde où, loin des valeurs universelles, les seuls choix que l’on semble nous proposer seraient à effectuer entre une société de consommateurs béats ou un repli aveugle vers les fous de Dieu. Avec un sentiment d’impuissance d’autant plus marqué que l’éloignement des lieux de décision rend difficile, pour le citoyen, de se sentir acteur de la cité et des grands choix sociétaux.

Dans cette mutation, il convient de penser le monde dans sa totalité plutôt que de le réduire à des identités assignées, à des places déterminées, à des origines immuables ou des communautés fermées sur elles-mêmes.

Sortir de l’ambiguïté

Dans ce cadre, comment la laïcité peut-elle offrir la perspective du vivre libre, ensemble et, ainsi, contribuer au bonheur et à l’émancipation des personnes? Le danger de cadenasser tout débat dans une vaine opposition entre les religieux et les «laïcistes» est bien présent. Face à ces enjeux, certains imaginent la laïcité comme «mouvance plurielle» qui permettrait une infinité de définitions. Pour vider un concept de son sens, il suffit de lui accoler un adjectif. Certains s’en sont fait les champions, parlant de «laïcité ouverte», «laïcité objective», «laïcité plurielle» sans oublier l’»intégrisme laïque».

Si nous ne sommes définitivement pas l’Église des mécréants, une ligne claire est souhaitable. La bonne définition de la laïcité est donc essentielle, au moment où se discute une possible modification de la Constitution, le remplacement progressif des cours de religion –et donc de morale laïque– par un cours de citoyenneté, de philosophie et d’approche du fait religieux.

C’est à ce travail, fondateur, que s’est attelée l’assemblée générale de ce 16 avril 2016.

Définir la laïcité

En 1969, les fondateurs du CAL s’étaient accordés sur une définition de la laïcité qui se lisait comme suit: «Par laïcité, il faut entendre la volonté de construire une société juste, progressiste et fraternelle, assurant à chacun la liberté de la pensée, de son expression, adoptant le libre examen comme méthode de pensée et d’action, le tout en dehors de tout dogme et en respectant autrui dans (entendre: pour) ses convictions

En 1999, une assemblée générale décida de modifier l’article 4 des statuts du CAL. Le texte se lisait désormais ainsi:

«Par laïcité, il faut entendre d’une part:

La volonté de construire une société juste, progressiste et fraternelle, dotée d’institutions publiques impartiales, garante de la dignité de la personne et des droits humains assurant à chacun la liberté de pensée et d’expression, ainsi que l’égalité de tous devant la loi sans distinction de sexe, d’origine, de culture ou de conviction et considérant que les options confessionnelles ou non confessionnelles relèvent exclusivement de la sphère privée des personnes.

Et d’autre part:

L’élaboration personnelle d’une conception de vie qui se fonde sur l’expérience humaine, à l’exclusion de toute référence confessionnelle, dogmatique ou surnaturelle, qui implique l’adhésion aux valeurs du libre examen, d’émancipation à l’égard de toute forme de conditionnement et aux impératifs de citoyenneté et de justice.»

Lors de cette AG, l’on passait ainsi d’une définition sur laquelle pouvait s’accorder le plus grand nombre à un texte qui prétendra distinguer laïcité politique et laïcité philosophique, la laïcité «d’une part» de la laïcité «d’autre part».

Une dualité qui prêta rapidement le flanc aux interprétations diverses et autres. Politique, d’une part, elle se réduisait rapidement à la séparation de l’Église et de l’État. Philosophique, d’autre part, à l’assistance ou la défense de la communauté non confessionnelle bientôt elle-même identifiée aux seuls athées et agnostiques.

Dès lors, après de nombreux débats au sein des instances du mouvement laïque, notre assemblée générale s’est prononcée à une très large majorité pour une nouvelle définition de la Laïcité qui s’énonce ainsi:

«Le CAL a pour but de défendre et de promouvoir la laïcité.

La laïcité est le principe humaniste qui fonde le régime des libertés et des droits humains sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse.

Il oblige l’État de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs et l’exercice du libre examen.»

La laïcité, nous la voulons sans attribut, minimaliste, non confondue avec l’infinité des actions qu’elle peut fonder. Nul abandon de l’assistance morale de la communauté non confessionnelle pour autant: il s’agit simplement de ne pas la confondre avec notre définition.

La laïcité, avenir des religions

Tout le monde a le droit de pleinement vivre ses convictions. C’est un droit fondamental et il doit être défendu. Pour autant, trop souvent, force est de constater qu’ « il y a toujours une bagarre à la clé quand on cause religion » (2).

Et il est vrai que bon nombre des dossiers qui préoccupent le Centre d’Action Laïque « ont montré la solidarité active dont font preuve les tenants du conservatisme religieux, à quelque confession qu’ils appartiennent, pour faire prévaloir […] la primauté de leurs valeurs sur l’universalité des droits » (3). On le voit par exemple encore aujourd’hui avec l’euthanasie ou l’IVG.

L’idée d’un être humain maître de ses choix et de son destin continue à faire peur à certains.

Pourtant, si l’on veut arriver à une vie commune apaisée où chacun ne cherche pas à imposer ses propres choix à l’ensemble de la société, la Laïcité telle que désormais définie à l’article 4 des statuts du CAL est la bienvenue. Nous avons tous tout à y gagner. Et les religions, les premières, qui y trouveront la garantie de leur pérennité et de la liberté de leurs adeptes à pratiquer le culte de leur choix –ou de n’en pratiquer aucun.

 


(1) « Droit au bit » = Devise de l’Olympique de Marseille.

(2) Seán O’Casey.

(3) Sophie Bessis.