Espace de libertés – Mai 2016

La laïcité, condition de la paix


Dossier
Touché, mais pas coulé. Le peuple belge, connu depuis Jules César pour sa bravoure, est certes KO debout, mais pas encore hors de combat. Heureusement, car le plus dur reste à faire: trouver les remèdes adéquats dans un contexte post-traumatique.

Il faut être sourd et aveugle pour ne pas avoir vu l’un des effets produits par les attentats du 22 mars: un déferlement de sentiments exacerbés dépassant toutes les limites du bon sens. Tout y passe, poussé à l’extrême: la haine, le poujadisme, le complotisme, la compassion, la vindicte, le racisme, la violence, le pardon, la colère. Même les sentiments les plus sains s’en trouvent pervertis. L’extrême droite descend dans la rue pour «casser de l’arabe». L’extrême gauche pour «casser du facho». Déboussolée, la police arrête les pacifistes mais laisse sévir les «hooligans». Bref, c’est le chaos.

La laïcité répond à ce défi sociétal. D’abord en tant que principe humaniste qui «fonde le régime des libertés et des droits humains sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse». Ensuite, parce qu’elle «oblige l’État de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs et l’exercice du libre examen».

Le piège œcuménique

Même si la religion qui nourrit le terrorisme est une notion pervertie du message religieux originel, elle en reste le prétexte et l’objet final. Le vrai problème, c’est la politisation des religions. Elle nous ramène à l’Inquisition et à ses dérives que les violences islamistes actuelles ne sont pas sans rappeler. L’islamisme fanatique se nourrit principalement de la haine des autres religions et convictions, christianisme, judaïsme et athéisme en tête. On ne prête qu’aux riches. Du coup, il apparaît tentant, pour les responsables religieux et même une partie de la population, de chercher la solution à cet antagonisme dans une sorte d’union sacrée des cultes (1).

À titre d’exemple, citons l’initiative «Together in peace», lancée par la Communauté Sant’Egidio, qui promeut des activités organisées sous l’égide d’une série de représentants des cultes reconnus, ou encore la publication interreligieuse Lueurs éditée par le cabinet de la secrétaire d’État à la Région de Bruxelles-Capitale Bianca Debaets (CD&V). Diffusée dans la suite des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, cette publication entend présenter les différentes convictions reconnues par l’État, dans le but de mieux se connaître et, partant, de contribuer au vivre ensemble. Vaste programme, comme aurait dit l’autre.

Tant qu’il existera une volonté de politiser la religion, il ne pourra y avoir d’harmonie entre les citoyens.

L’observateur attentif n’aura pas manqué de relever que le CAL a participé à ces deux initiatives, au titre de représentant de la «communauté non confessionnelle». C’est toujours le vieux débat: faut-il abandonner le terrain aux religieux et renoncer à faire entendre notre voix, ou répondre positivement à une demande qui nous est faite au nom de la paix et du vivre ensemble? Le dilemme est cornélien, mais le CAL ne participera plus aux initiatives interconvictionnelles qu’en des circonstances particulières où cela s’avérera réellement utile. Parce que nous tenons à affirmer haut et fort que l’heure est venue, pour nos sociétés, de promouvoir la laïcité dans toutes ses strates, sphères et composantes. La paix dans le monde et dans les villes en est l’enjeu. Tant qu’il existera une volonté de politiser la religion, d’en imposer les particularismes à l’ensemble de la société ou d’en faire primer des préceptes sur la loi civile, il ne pourra y avoir d’harmonie entre les citoyens puisque chacun revendiquera sa part d’accommodements favorables. Ce qui ne pourra se faire qu’au détriment d’un autre.

Appel d’air

L’heure est venue, plus que jamais, d’adopter la laïcité comme principe fondateur de notre société, qu’elle soit inscrite ou non comme telle dans la Constitution. L’heure est venue de mettre fin aux «cours de religion» dans les écoles publiques et de les remplacer par un débat sur la citoyenneté, l’apprentissage du fait religieux et la philosophie, donné en commun à tous les élèves et animé par des professeurs impartiaux et spécifiquement formés.

Par ailleurs, on ne se laissera pas enfumer par ceux qui tentent de nous faire croire que seul l’islam vise à imposer ses dogmes à la société tout entière. Est-ce un hasard, par exemple, si c’est depuis la vague d’attentats islamistes que l’on voit resurgir à l’agenda des propositions rétrogrades sur les questions éthiques, visant notamment à revenir sur les progrès acquis en matière de liberté individuelle? Les circonstances donnent à penser que certains militants religieux actifs en politique profitent de la focalisation sur l’islam pour ramener au-devant de la scène –mais en toute discrétion– des préoccupations bien chrétiennes historiquement liées à la droite traditionaliste bien-pensante. Ainsi en va-t-il de l’avortement, qui pourrait être remis en cause par la proposition de loi du CD&V relative au statut des fœtus et des embryons. Ainsi en va-t-il de l’euthanasie, dont le chef de groupe CD&V à la Chambre, Steven Vanackere, veut restreindre la loi. Dans les deux cas, on relève cette propension lassante des catholiques à vouloir interdire à tous ce qui les dérange eux. Une telle mainmise sur la conscience humaine nous est insupportable. On s’époumone à répéter ce truisme: l’existence d’une liberté n’est une obligation pour personne, alors qu’une interdiction est une contrainte pour tout le monde.

L’aveuglement de la classe politique face à cette manipulation qui ne dit pas son nom est inquiétant. Si elle procède seulement du compromis, c’est encore pire. Dans le tohu-bohu ambiant, le citoyen a le sentiment que les responsables naviguent à vue, sans stratégie, sans visibilité et sans cap. Or, alors que l’humanité vient d’entrer dans une ère nouvelle, nos sociétés sont condamnées à s’adapter ou à disparaître. C’est un principe vieux comme le monde. Il y a urgence: le fanatisme et le fascisme sont à nos portes et ont déjà plus qu’un pied dedans.

Qui a la balle?

Notre société est malade de ses divisions, savamment entretenues par ceux à qui elles profitent.

Pour un peuple brave, nous manquons singulièrement de hardiesse. Prenons l’école, par exemple. De nombreuses personnes sensées réclament aujourd’hui, avec raison, un vrai débat sur l’avenir de l’enseignement et de l’éducation. Dès lors que l’on s’interroge dans tous les cénacles sur la façon de lutter contre la radicalisation, nous assistons, incrédules, à l’émergence d’un «pacte d’excellence» qui s’annonce comme un simple relifting des fondamentaux historiques de notre enseignement. Or, ce sont ceux-ci qu’il s’agit de remettre en question. À l’heure de la mondialisation et de l’instantanéité des réponses sur Internet, l’éducation aux savoirs ne suffit plus. Nous devons repenser les méthodes, les programmes, le concept même de «savoirs». Redéfinir les programmes en fonction d’une approche basée sur l’humain plutôt que sur les matières. Donner aux futurs adultes les clés d’un décloisonnement de la société afin qu’ils décadenassent les fractures et postures partisanes qui minent la démocratie. Désamorcer une organisation sociétale dans laquelle l’opposition, la dualité, la division et la confrontation permanentes font la pluie et le beau temps pour des motifs bassement politiques. Notre société est malade de ses divisions, savamment entretenues par ceux à qui elles profitent –que ce soit pour des motifs idéologiques, politiciens ou commerciaux. Pourquoi oppose-t-on Wallons et Flamands? Pourquoi oppose-t-on chrétiens et musulmans? Pourquoi oppose-t-on socialistes et libéraux? Pourquoi oppose-t-on sécurité et droits de l’homme? Notre société n’est plus qu’un immense champ de bataille orchestré par ceux qui s’en nourrissent. Mais les grands perdants sont toujours les mêmes: le peuple, qui est, lui, pacifiste et tolérant dans sa grande majorité. À force de se voir trahi dans cette aspiration, à force de voir les responsables de la démocratie capituler devant les intérêts particuliers, il est logique qu’il perde confiance dans ceux qu’il a élus. Et quand la confiance s’amenuise, la méfiance s’installe. Voici le «tous pourris». Voici le populisme, voici la discorde, voici le lynchage. Et voici l’extrême droite.

Sans laïcité, sans éducation et sans courage, nous ne donnons pas cher de l’avenir de nos démocraties. Que chacun vérifie si, par hasard, une balle n’est pas dans son camp.

 


(1) On notera au passage que ce sont les mêmes qui plaident pour conserver des cours de religion séparés dans les écoles… Allez comprendre.