Espace de libertés – Mai 2016

Dossier
Jamais les femmes et les hommes n’ont pu changer le monde sans être en colère. Chaque révolution, chaque changement significatif a été invariablement porté par la colère. Ceci est également vrai pour les révolutions dites “pacifiques”.

Il y a lieu de distinguer entre, d’un côté, la colère contre l’injustice et, de l’autre, les méthodes choisies après réflexion. Les Indiens étaient révoltés contre la colonisation britannique, ce qui leur a permis de se mobiliser en nombre impressionnant pour la fameuse “marche du sel” pacifique, entamée en 1930, célèbre opposition à la taxe imposée par l’occupant. Soixante mille (!) femmes et hommes ont été écroués à cette occasion par le gouvernement anglais. La situation est ainsi devenue ingérable, ce qui a ouvert la voie vers la fin de la colonisation.

Chaque démarche politique pacifique, teintée par une détermination inébranlable, prend ses racines dans la colère. Rosa Parks est devenue célèbre le 1er décembre 1955, à Montgomery (Alabama), en refusant de céder sa place à un passager blanc dans l’autobus. Arrêtée par la police, elle se voit infliger une amende de 15 dollars le 5 décembre 1955 ; elle fait appel de ce jugement. C’est sa révolte et sa colère contre la ségrégation raciale qui ont été à la base de ses actes civiques pacifiques qui, par ailleurs, vont déclencher le soulèvement généralisé des Afro-Américains, mené par Martin Luther King.

Le “No pasarán”, célèbre slogan utilisé par les partisans de la Seconde République espagnole, renvoyait à la colère des résistants en lutte contre les rebelles nationalistes commandés par le général Franco.

Dans la tradition des suffragettes, qui avaient suffisamment de colère pour se mobiliser en masse en faveur du droit de vote des femmes, celles d’après 1968 en avaient assez de se laisser déterminer par les hommes et ont lutté pour que ce soient elles qui décident d’une grossesse.

Saine colère

© Olivier WiameComment serait-ce possible de se soulever, de se révolter, sans être en colère ? Il est d’autant plus interpellant qu’après les attentats de Bruxelles en mars, certains médias semblent souligner la vertu de l’absence de colère face aux assassinats au centre de notre capitale. On nous présente positivement des gens qui misent sur le “pardon”, chrétien ou autre, afin de soi-disant passer “outre”.

D’un point de vue psychologique, on est plutôt alerté. Sigmund Freud a employé le terme “déni” pour décrire un mode de défense consistant en un refus par le sujet de reconnaître la réalité d’une perception traumatisante. Le déni n’est pas un mécanisme ordinaire du fonctionnement psychique puisqu’il permet de faire l’économie de la réalité d’une perte, de la réalité tout court. L’idée du pardon est mal placée dans le contexte des attentats de Bruxelles. Par définition, on peut pardonner seulement si autrui demande pardon. Comme le dit Jankélévitch : “C’est la détresse et la déréliction du coupable qui seules donneraient un sens et une raison d’être au pardon.” (1)

Un état affectif constructif et nécessaire au changement

La colère est un puissant moteur d’action, elle est le propre de ceux qui restent tournés vers la vie, même si d’autres sèment la mort.

Il ne faut pas confondre colère et haine. La colère vise à changer les choses, alors que la haine vise à la destruction. La colère se situe du côté de la pulsion de vie, alors que la haine, la destructivité, l’abandon des investissements se situent du côté de la pulsion de mort. La colère est un puissant moteur d’action, elle est le propre de ceux qui restent tournés vers la vie, même si d’autres sèment la mort. Pour pouvoir s’appuyer sur cette émotion forte et l’utiliser à bon escient, il ne faut pas pourtant lui permettre de nous empêcher de réfléchir. Notre haine éventuelle, dirigeons la contre des comportements, pas contre des personnes. Même un terroriste reste un être humain que nous ne traitons pas de la manière dont il nous traite. C’est la raison pour laquelle nous avons aboli la peine de mort.

Comment agir dans notre société présente ? Voilà une question que beaucoup de citoyens se posent aujourd’hui. Les lois du marché “libre”, c’est-à-dire la domination omniprésente du capitalisme et l’absence de projets politiques, nous paralysent. Or la description de la société dans laquelle nous souhaitons vivre est l’affaire de tous. Si nous tenons à notre démocratie, la notion d’égalité doit être et rester au cœur de nos raisonnements. C’est une valeur que nous pouvons et devons défendre chaque jour. Nous avons à penser comment nous souhaitons organiser notre espace public, c’est-à-dire notre vivre ensemble. Cela concerne par exemple l’égalité des chances des élèves à l’école, des femmes et des hommes, la relation entre religion et cité. Voulons-nous insister sur ce qui peut nous réunir tous ou bien, à l’instar du néo-libéralisme, laisser chacun faire comme bon lui semble ?

Ne pas laisser retomber le soufflé

L’important est de comprendre comment faire fructifier sa colère pour que les choses ne changent pas seulement dans l’immédiat mais à long terme. Elle doit nous servir de carburant pour nourrir une action de longue haleine. Si nous restons fidèles à nos valeurs de base –démocratie, égalité, laïcité–, nous ne pouvons pas en exclure les migrants qui fuient la guerre, l’injustice, la misère. Le niveau d’évolution d’une société, d’une culture, se laisse mesurer à la façon dont elle traite les femmes, les homosexuels, les étrangers. Ceux qui ont misé sur l’extrême droite se voient aujourd’hui désillusionnés.

On peut concevoir que la Belgique se caractérise par une méfiance viscérale envers les démonstrations de force de quelque autorité que ce soit. L’essayiste Geert van Istendael parle à ce sujet d’un “anarchisme petit-bourgeois. Sous les dehors du conformisme, les Belges cachent un esprit de rébellion qui tient à la fois de l’égoïsme (“Je fais ce que je veux, le reste, je m’en fous) et de la modestie obligatoire (“Pour qui il se prend, celui-là?). Le démantèlement inexorable de l’État belge par le fédéralisme croissant et l’effondrement des infrastructures non seulement dans la capitale mais dans tout le pays ajoutent à la morosité ambiante. La nonchalance typiquement belge, souvent si sympathique dans la vie de tous les jours, est contre-productive quand il est urgent de créer de nouvelles solidarités et des responsabilités accrues. L’indifférence aux débats d’idées, le repli sur soi, le laisser-faire ne sont pas des attitudes qui vont amener des initiatives, des actes de résistance, petits ou grands.

 


(1) Vladimir Jankélévitch, L’imprescriptible. Pardonner? Dans l’honneur et la dignité, Paris, éditions du Seuil, 1996.