Espace de libertés – Mai 2017

“Cachez ce sein que je ne saurais voir…”


Grand entretien

Rencontre avec Inna Shevchenko et Pauline Hillier

La tête, le cœur, les seins, le ventre, les mains, le sexe, les pieds: aucune partie du corps des femmes n’est épargnée par les persécutions religieuses. C’est le point de départ d’Anatomie de l’oppression d’Inna Shevchenko et Pauline Hillier. Obligée de quitter l’Ukraine suite à une action de Femen, Inna en dirige la branche française depuis cinq ans. Pauline y milite depuis 2012, ce qui lui valut notamment de passer un mois en prison en Tunisie.

Espace de Libertés: Qu’est-ce qui a motivé votre engagement féministe?

Inna Shevchenko: Je suis née en Ukraine, pays à la culture patriarcale et sexiste. Chaque jour, les jeunes filles y sont harcelées, elles reçoivent des yers pour travailler dans un bordel. L’inspiration de ce combat pour moi, c’est l’injustice, la discrimination et la ségrégation dans les sociétés. Je ne peux pas fermer les yeux, car je suis moi-même victime de cette haine contre les femmes. Je pensais que le problème ne concernait que l’Europe de l’Est, mais quand je suis arrivée en France, j’ai vu que l’extrême droite et les islamistes ne supportent pas de voir une femme libre.

Pauline Hillier: Le déclic pour moi s’est produit quand Femen a débarqué en France. J’ai eu cet espoir qu’une Internationale féministe était possible; que les femmes, même si elles grandissaient dans des pays différents, pouvaient enfin s’unir. Ce mode d’action peut mener à des résultats car il parvient à capter l’attention, à donner la parole aux femmes et à proposer une définition nouvelle de ce qu’est “être femme”. En Vendée, où j’ai grandi, on m’avait appris que les femmes étaient inférieures, vulnérables et qu’elles avaient besoin de se lover dans l’épaule protectrice d’un homme. Avec Femen, je pouvais être héroïque, guerrière, courageuse, vindicative et déterminée. Ça a réinventé mon identité de femme.

En quoi l’oppression religieuse s’incarne-t-elle dans chaque partie du corps des femmes?

Pauline Hillier: Le parcours anatomique qu’on propose est le miroir des agressions verbales et physiques récoltées pendant nos années d’activisme. On nous a promis mille horreurs: nous raser la tête, nous couper la langue, nous arracher les yeux, nous couper les seins, nous couper les mains, nous violer, nous sodomiser. Tout notre corps a été victime de ces promesses de violence, très souvent de la part d’intégristes religieux qui se posent en garants de la morale et des belles valeurs traditionnelles. Donc c’est très paradoxal. Le corps de la Femen cristallise un peu les violences patriarcales que les femmes subissent dans le monde.

Vous évoquez les seins, symboles des actions Femen. Pourquoi ce choix de manifester seins nus?

Inna Shevchenko: On a eu beaucoup de débats en Ukraine quand on a choisi notre style d’action topless. Personnellement, j’étais contre. Je ne comprenais pas comment nous pouvions nous battre avec notre corps nu contre le sexisme. C’était un paradoxe. Mais ensuite, j’ai compris que ma perception était nourrie par la culture sexiste. On m’a fait penser que mon corps était sexuel par définition. Mais non! Mon corps est sexuel quand je décide qu’il est sexuel et il est politique quand je décide qu’il est politique. On a transformé notre corps nu en arme politique. C’est notre pancarte. L’industrie du sexe utilise le corps des femmes comme instrument pour gagner de l’argent, les religieux oppriment ce corps pour manifester leurs idées et leurs dogmes. Nous, on a décidé de le reprendre: c’est notre instrument politique et si notre corps parle, c’est avec nos mots, pas avec ceux des hommes.

Pourquoi les danseuses seins nus du Crazy Horse ne choquent pas mais que vos actions, elles, sont perçues comme agressives et violentes?

Pauline Hillier: Dans mon entourage, j’ai eu des réactions désapprobatrices après mon engagement dans Femen et je me suis souvent posé la question: si j’étais actrice et que je faisais des scènes nue dans des films, est-ce qu’ils porteraient sur mon travail le même jugement? La société est habituée à une nudité féminine tournée vers le désir masculin, l’érotisme et la sensualité. Mais elle est complètement hermétique à une autre définition de la nudité. Les femmes sont prises entre le marteau et l’enclume, entre une société qui les hypersexualise en voulant en faire des objets de désir et d’érotisme, et une autre société, religieuse sclérosée, qui veut à tout prix imposer une pudibonderie démesurée. Nous, Femen, en nous déshabillant, on reprend le pouvoir sur nos corps. Être seins nus dans la rue, avec rien d’autre que nos idées, nos slogans, rien dans les poches, rien dans les mains, simplement avec notre corps, ça donne un sentiment de puissance extraordinaire. Même si on prend des coups, on se sent libre et forte, parfois pour la première fois de notre vie. Pour moi, ça a été une révélation. Et qu’y a-t-il de plus pacifique qu’un corps nu qui se présente pour défendre une idée d’égalité? On taxe ce corps nu d’agressivité et même de violence, alors que c’est nous qui subissons la violence pendant nos actions et depuis des millénaires de la part de ce monde patriarcal. Le fait qu’on crie, ça pose aussi problème. On nous dit: “Vous arrivez sans demander d’autorisation et vous criez“. Alors que quand les agriculteurs ou les écologistes crient leur colère en rue, même torses nus, personne n’y trouve à redire. Dès lors qu’elle essaie de sortir de la case dessinée pour elle, une femme bouleverse les repères et c’est vu comme une agression.

Pour vous, “les religions sont les plus grandes mafias antifemmes”. Êtes-vous contre les religions, contre la foi, contre le cléricalisme?

Inna Shevchenko: Chaque fois que nous essayons de critiquer les religions, nous sommes toujours perçues comme violentes, islamophobes ou cathophobes. On nous accuse d’attaquer les personnes, les croyants, alors que nous critiquons les idées et les programmes politiques des institutions religieuses qui se concentrent très souvent sur l’oppression des femmes. Nous les critiquons parce qu’elles pénètrent la scène politique.

Pauline Hillier: La foi est le cheval de Troie de la domination masculine. On fait entrer la foi et les textes religieux à l’intérieur de la tête des femmes et, après, l’invasion peut commencer. Les livres sacrés n’ont pas du tout été écrits pour les femmes. Elles y sont considérées comme des éléments accessoires, une propriété de l’homme au même titre que son champ, ses animaux, ses enfants. Les textes saints ont placé des petits soldats à l’intérieur de la tête des femmes pour leur faire intégrer ces valeurs inégalitaires.

Avec le retour du conservatisme au pouvoir en Europe et ailleurs, la situation a-t-elle empiré?

Pauline Hillier: Des lobbies religieux arrivent à placer leurs candidats aux élections présidentielles: François Fillon en France, Donald Trump aux États- Unis. Avec eux, des droits que l’on pensait acquis comme le droit à l’IVG sont remis en question. Néanmoins, même si le contexte politique est alarmant, je veux garder espoir. Les femmes s’impliquent de plus en plus. On était des milliers dans la rue le jour de la manifestation des femmes contre Trump. On reçoit aussi de nombreux messages d’adolescentes qui ont envie de rejoindre Femen. “Ne fais pas ta Femen“: c’est devenu une expression dans les cours d’école. Une armée de femmes et d’hommes féministes – ils sont nombreux, eux aussi, à rêver d’égalité – est en train de se monter. La bataille idéologique sera musclée mais il en sortira des choses positives.

Inna Shevchenko: Le Pen, Fillon, Trump, Poutine, Erdoğan représentent ce retour de la culture patriarcale, sexiste. Ils prétendent créer un monde nouveau et se battre contre le système. Mais leur monde nouveau se base sur de vieilles idées de discriminations et de haine. En Belgique et en France, il y a cette idée que la situation est difficile, mais nous avons la liberté et rien ne peut changer. Ce n’est pas vrai! Je viens d’un pays où le changement survient chaque jour. C’est au tour des femmes de trouver leur soif de changement et de créer un monde nouveau, basé sur le féminisme et l’humanisme. Sinon on va répéter l’histoire et souffrir encore et encore. Nous sommes plus intelligentes, plus fortes que ça.