Espace de libertés – Mai 2017

Avec « La Vague », François Durpaire et Farid Boudjellal mettent un point final terrifiant à une terrifiante trilogie qui traite du déclin du monde occidental. Et qui, surtout, donne à voir ce que des lois sécuritaires pourraient produire si un parti politique comme le FN français arrivait au pouvoir…

Avec l’album La Présidente, sorti en 2015, l’historien François Durpaire avait clairement réussi ses premiers pas en tant que scénariste de bande dessinée. Coup d’essai et coup de maître, puisque le premier tome de cette série d’un genre nouveau, qualifié de « science-fiction civique », s’était vendu à plus de 120.000 exemplaires. Il faut dire que ce premier tome avait vu juste. Il annonçait (déjà!) la victoire du Brexit, la poussée des populismes en Europe et aux États-Unis, et la mise en place de lois sécuritaires. François Durpaire et Farid Boudjellal (au dessin) étaient ensuite revenus en librairie avec un tome 2, intitulé Totalitaire.

Une vague nationaliste menaçante

Dans ce deuxième épisode qui propulse le lecteur en 2022, les deux compères imaginaient à quoi ressemblerait la France (et le monde) après un quinquennat « bleu marine ». Dans La Vague, et pour clore la trilogie sur une note un rien plus optimiste, le duo envisage (avec succès) les moyens de résister à la vague nationaliste qui menace l’Europe occidentale. « En réalité, nous n’avions pas vraiment prémédité un tome 2, et surtout pas un tome 3 », tempère François Durpaire. « Ce n’est qu’ensuite que nous nous sommes rendu compte qu’il y avait une ouverture à la fin du premier tome. Et que beaucoup de lecteurs s’attendaient à une suite. Mais je n’avais pas envie d’écrire un prolongement juste pour le plaisir. Il fallait trouver autre chose à dire. Malheureusement, deux jours après la sortie du tome 1, on a reçu en pleine face quelque chose de très différent à raconter. Les attentats parisiens se sont produits et ont entraîné avec eux leur parade de lois sécuritaires. Pour nous, à ce moment-là, c’est devenu une urgence de publier un autre livre, en mettant ces lois sécuritaires entre les mains de Marine Le Pen. La suite a coulé de source… »

« Science-fiction civique »

L’intelligence des auteurs est donc d’avoir effectué un bond dans le temps pour replacer l’action au cœur des moments critiques du processus. Durpaire reprend: « L’objectif de ces livres, que nous appelons “science-fiction civique”, est de prendre de la distance, d’échapper à l’imposition du flux d’informations immédiates qui empêche le recul de la réflexion. Se poser les bonnes questions – notamment sur la montée du nationalisme et ses raisons, sur le basculement possible vers une société de la surveillance – nous paraît nécessaire. Nous ne nous sentons pas plus appartenir au “système” que Marine Le Pen. Nous pouvons comparer avec elle notre temps de parole à la télévision, notre train de vie, notre accès aux lieux de pouvoir, et nous jugerons qui, d’elle ou de nous fait partie des élites et de ce qu’elle appelle le “système”. »

Effrayant et effarant!

Et c’est vrai que ces albums sont effrayants. Surtout parce qu’ils dégagent un solide parfum d’inéluctable. Durpaire précise: « Nous, on a écrit une tragédie grecque en trois actes! Sauf qu’on espère aussi que l’objet culturel, à savoir la bande dessinée proprement dite, provoque des réactions citoyennes qui fassent que l’issue apparemment inéluctable devienne évitable. C’est en tout cas l’objectif. D’avoir sous les yeux ce qui peut se passer pour encore dire: “Non, il y a des moyens de résister.” Nos livres sont un acte de résistance! Nous voulons espérer, toujours, cette lueur d’espoir. Croire en une société ouverte où les citoyens reprennent le contrôle sur l’État. Même si nous ne sommes pas toujours très optimistes. »

De fait! Au fil des albums voient le jour un ministère de la Famille et de la Natalité, un ministère des Souverainetés, un autre du Patrimoine et de l’Indépendance de la presse… Rappeurs et intellectuels sont arrêtés, les étrangers sont expulsés par milliers… Un programme déjà bastonné par les extrémistes en tous genres. Mais mis en scène, ici, de manière glaçante et effarante. Ce qui fait dire à François Durpaire que: « Le Front national et ses suiveurs ne devraient pas apprécier ces albums. Tant mieux, c’est le but… »