Une brique dans le ventre mais aussi des liasses de billets au fond des poches, Jean-Florian Collin, inventeur des « barres d’immeubles », aussi appelé « Monsieur Étrimo », est passé de la grandeur à la décadence. Coup de zoom sur une personnalité aussi visionnaire que controversée. Considérée comme un génie, voire un bienfaiteur par certains. Et comme le père du bâtiment fast-food par les autres.
S’il est décédé en 1985 dans le plus strict anonymat, ne léguant rien à ses héritiers directs, Jean-Florian Collin aura par contre donné à chaque belge de la classe moyenne la possibilité de posséder son propre logement. Et cela à travers sa société Études et réalisations immobilières (plus tard abrégée en Étrimo). « C’était une personnalité très complexe à appréhender. Ni bonne, ni mauvaise. Personne n’a jamais su jusqu’où il était sincère et à partir de quand il flirtait avec les limites de la loi ou du rêve éveillé », confirme David Deroy, coréalisateur de l’excellent documentaire Monsieur Étrimo, sorti en salles en octobre.
Son idée de base: élever des appartements en batterie. Quand le plan d’un appartement était terminé et approuvé, il était utilisé pour créer des milliers d’appartements, tous identiques. Et le tout en profitetant de la législation pour le moins laxiste en vigueur à l’époque, notamment en matière de sécurité et de permis. Et en s’appuyant sur des matériaux les moins chers possibles. « Mais sans jamais tomber dans l’illégalité, précise Deroy. Raconter cette histoire, c’est aussi se plonger dans le récit d’une figure déchue du capitalisme à la belge. Qui aurait affiché, en même temps, une solide dose de paternalisme. Comme Gandhi, Collin déclarait souvent que ses intentions étaient tellement pures que l’on finissait par s’en méfier. »
Golden sixties
Au total, il vendra 14.000 appartements en à peu près 20 ans d’activité. Sa société déclare un chiffre d’affaires à dix chiffres en francs belges. On ne compte plus les fêtes flamboyantes données pour son personnel. Pris à son propre jeu, Collin lorgnera aussi sur l’étranger. Étrimo Congo voit le jour en 1952 et se porte bien. Anticipant l’indépendance du pays et vendant des logements aux coloniaux rentrés précipitamment au pays. S’ensuivent des investissements, plus hasardeux, cette fois. Notamment, en France.
Et puis, surtout, les taux d’intérêt augmentent. Bref, c’est la spirale. Pour éponger des dettes croissantes, Étrimo vend des appartements (forcément pas chers, puisque c’est sa marque de fabrique) qu’il n’a plus les moyens de construire ensuite. Résultat: des milliers d’acheteurs découvrent qu’ils ne recevront jamais le logement pour lequel ils se sont, parfois, lourdement endettés en contractant des prêts immobiliers. « La chute de l’empire Étrimo marque la fin d’une utopie et coïncide avec la fin des “Golden Sixties”, continue Deroy. Plus prosaïquement, elle signifie aussi la mort pour des milliers de sous-traitants, et inaugure l’entrée de la Belgique dans la crise. »
Mais, au-delà de la belle histoire d’une chute en bonne et due forme, que reste-il précisément de la « période Collin »? « Une hérésie architecturale », clament les uns. « Une urbanisation des villes et des banlieues sans aucune cohérence », renchérissent les autres.
« Partant de l’a priori qu’il s’agissait d’un opportuniste ultralibéral avant l’heure, j’ai un peu changé d’avis. Et appris, au fil du tournage, à le comprendre, à entrer en empathie avec lui », explique Mathieu Frances, l’autre réalisateur du documentaire en béton consacré à « Monsieur Étrimo ». « Tout ça, sans l’excuser pour autant. Et cela, même si j’ai tenté de rentrer dans son esprit pour traduire la solitude des magnats, l’incompréhension, l’injustice et la boulimie de ces hommes. Qui, toute leur vie, ont eu plein d’idées. Peut-être trop, d’ailleurs. »
Quelque part, on pourrait même parler de fantasme. Car si Collin a vendu de la brique, il a aussi vendu du vent… en véhiculant l’idéologie de la propriété pour tous sans base solide. « Là, encore, on pourra le taxer soit de naïveté, soit d’opportunisme », reprend Deroy. Et on ne saura donc jamais précisément si cette sorte de Citizen Kane du plat pays avait des idées trop larges. Ou si c’est l’accueil qui leur a été réservé qui était trop étriqué.