« Le Diable en rit encore », romançait brillamment Régine Deforges. Réformiste autoproclamé, le Saint-Siège vient d’adouber officiellement l’Association internationale des exorcistes. Une façon pour Rome de renouer avec les très prosélytes pentecôtistes et de rappeler qu’il n’est point de Dieu sans Satan… au risque d’encourager les délires mystiques.
Errare humanum est, perseverare diabolicum. Se tromper est humain, persévérer (dans son erreur) est diabolique. Persistant à ériger l’infaillibilité pontificale au rang de dogme de l’Église catholique romaine, le Saint-Siège ne semble guère plus enclin à faire sienne, la célèbre maxime latine.
Ainsi, le 13 juin dernier, la Congrégation pour le clergé a t-elle accordé par décret formel sa reconnaissance juridique à l’Association internationale des exorcistes (AIE), « conformément au canon 322, alinéa 1 du Code de droit canonique ». Ce faisant, ladite association se voit attribuer « le statut de personnalité juridique privée, encadré par le canon 116, alinéa 2 du Code » susnommé. En clair –et à destination des mécréants–, le Vatican nouvelle vague du pape François vient très officiellement d’adouber en son sein un syndicat de chasseurs de démons dont l’activité consiste à jouer à SOS fantômes, en soutanes mais pour de vrai.
Sitôt la bonne nouvelle annoncée, le père Francesco Bamonte, président de l’AIE et exorciste de Rome, s’est réjoui de cette « source de joie ». Voilà enfin reconnu en haut lieu le combat que mène le prélat contre les forces démoniaques, perpétuant ainsi l’œuvre du prêtre Gabriele Amorth, exorciste de la Cité du Vatican qui a fondé l’association en 1990. Celle-ci rassemble 250 ecclésiastiques répartis dans 30 pays, unis dans la lutte ancestrale contre Satan. Désormais, le padre Bamonte, fin connaisseur de la trame du Malin et des dégâts qu’il engendre auprès des mortels, espère que « d’autres prêtres se rendront compte de cette réalité dramatique, souvent ignorée et sous-évaluée ».
Quand Satan incite les catholiques à la délation fasciste
Faute de statistiques officielles, le Vatican, ne recensant pas les cas d’envoûtements maléfiques comme il le fait pour les miracles reconnus, l’évaluation de l’ampleur du phénomène est délicate. La pratique de l’exorcisme pourrait donner une indication. Or, celle-ci bat son plein. En France, « fille aînée de l’Église », chacun des 104 diocèses compte un prêtre officiellement dédié à l’exorcisme. Le prélat, officiant à Perpignan, a confié avoir reçu 900 personnes en consultations post-ensorcellement sur les six dernières années. Soit, environ, un possédé tous les deux jours et demi ou encore, par extrapolation, 150 endiablés par an dans l’Hexagone. Et encore ne s’agit-il là que des malheureux qui se sont fait connaître en trouvant la force de demander de l’aide et des cas les plus graves.
Aujourd’hui, comme hier, les anges déchus prendraient un plaisir vicieux à semer le désordre dans nos âmes et nos vies. Chaque année, 500.000 Italiens en sont, en tout cas, persuadés et consultent un exorciste. Plus prosaïquement, d’autres facteurs contemporains contribueraient à l’inflation du nombre constatés d’ensorcellements et de maraboutages, pas toujours avérés. Brian Levack, professeur d’histoire à l’Université du Texas, spécialiste de l’histoire politique et culturelle de l’Europe du XVIIe siècle (1) cite, à cet égard, l’influence grandissante du pentecôtisme, les fidèles de cette mouvance spirituelle ayant aisément tendance à se croire possédés par le démon alors que rien ne semble les y prédisposer. Le pape François lui-même ne s’y prendrait pas autrement s’il voulait les encourager sur cette voie. Le 28 juillet dernier, le Saint-Père est allé à la rencontre d’un rassemblement de pasteurs évangéliques dans la ville de Caserte, près de Naples, où il s’est dit « heureux de retrouver en particulier le pasteur pentecôtiste Giovanni Traetinno » qu’il avait côtoyé du temps où il était archevêque de Buenos Aires. Lors de cette visite, destinée à rapprocher l’Église romaine des mouvements charismatiques, François a demandé pardon pour les « persécutions infligées aux pentecôtistes italiens sous le régime fasciste de Mussolini ». Traduction: les catholiques qui ont balancé les pentecôtistes aux nervis fascistes en les traitant de cinglés ont certes mal agi, mais leur enthousiasme dans la délation leur était dicté par Satan, à l’insu de leur plein gré! Les pentecôtistes que cette repentance laisserait dubitatifs sont donc priés d’adresser leurs doléances et réclamations à Belzébuth qui transmettra à Lucifer.

Les trois sorcières, dans « Macbeth »: le mythe éternel de la damnation. – Johan Heinrich Füssli (1783)
Ces « pensées obscènes » qui distraient des prières
Plus inattendus, d’autres événements récents auraient favorisé la conviction –erronée– de certains, d’être sous l’emprise du diable ou de ses sous-traitants démoniaques. Tel serait le cas du succès mondial du lm, L’Exorciste, sorti en 1973. Précisons, à l’usage des non-cinéphiles, que ce long métrage américain narre le difficile quotidien de la jeune Regan, en pleine crise d’adolescence doublée d’une possession satanique avérée. Résultat, la gamine repeint les murs de sa chambre avec des hectolitres de morve verdâtre qu’elle vomit, marche sur les mains et les pieds le visage tourné vers le plafond, urine sur les tapis, se masturbe frénétiquement avec un crucifix, effectue une révolution complète avec son crâne et, pour faire bonne mesure, accueille le courageux curé venu la délivrer au cri de: « Ta mère est une pute! ». Cette ambiance baroque aurait donc traumatisé des générations de spectateurs et pis, engendré, par suggestion et mimétisme, une recrudescence des cas d’envoûtement, tous strictement psychosomatiques.
De telles spectaculaires manifestations démoniaques n’auraient plus cours. Selon Brian Levack, celles-ci auraient atteint leur apogée au XVIIe siècle où l’on ne dénombrait plus les possédés crachant du sang, des crapauds, des anguilles, lévitant, aboyant comme des bêtes, psalmodiant en Latin bien qu’illettrés, etc. Le diable se serait-il assagi ou goûterait-il, désormais, des plaisirs plus simples? Force est de constater que les démons cultivent moins, de nos jours, le sens du théâtral. Le journaliste, François Dunois Canette, a ainsi rapporté certaines des « affaires » traitées par le père Lambey, prêtre exorciste du diocèse d’Autun, en Saône-et-Loire (2). Le curé ne compte plus les cas de croyants « qui se disent distraits dans leurs prières par des pensées obscènes ou blasphématoires ». Certaines de ses ouailles entendent « des voix ou des bruits bizarres dans la nuit », d’autres « voient des objets disparaître ». Il témoigne encore d’une maison qui « a brûlé de l’intérieur, sans flammes », de « cochons-fous qui s’entre-dévorent, de taches de sang qui apparaissent au plafond, de plumes d’oreillers qui s’agglomèrent en croix ».
L’efficacité démontrée de la pendaison
Plus terrifiant encore, le curé Lambey révèle le cas d’une femme professeur d’université, sur laquelle il a dû « pratiquer le grand exorcisme » avec le renfort de l’évêque du cru. « Nous avons recommencé plusieurs fois… », confesse-t-il. Pour les aider dans leur pieuse mission, les prêtres exorcistes peuvent se référer à un mode d’emploi édicté par le Saint-Siège en l’an de grâce 1614. Celui-ci a fait l’objet d’une opportune mise à jour en 1999. Désormais, ce bréviaire pratique réduit les injonctions à Satan, recommande d’augmenter les prières adressées à Dieu et, surtout, de s’efforcer à établir le distinguo entre maladies psychiques et possessions démoniaques. Pas évident au premier abord. Avec la sagesse de l’expérience, le père romain Gabriele Amorth incite systématiquement une personne persuadée d’être le jouet du démon à consulter un psychiatre, sans préjudice de démarches spirituelles ultérieures.
L’éternel combat contre Satan s’est donc adapté à l’air du temps. En est-il plus efficace? Pas si sûr. En 1692, le procès dit des sorcières de Salem conduisit à l’exécution de 25 personnes par pendaison, convaincues de commerce avec le démon. Rétrospectivement, cette répression du mal peut paraître un tantinet énergique. Mais le résultat est là. Depuis plus de trois siècles, Satan ne fait plus parler de lui dans ce petit coin du Massachusetts.
(1) Brian Levack, The Devil Within: Possession and Exorcism in the Christian West, Yale University Press, 2013 (non traduit en français).
(2) François Dunois Canette, Les prêtres exorcistes. Enquête et témoignages, Paris, Robert Laffont, 1993.