Le bouddhisme est sans aucun doute la doctrine la plus accommodante et conciliante qui soit; elle a historiquement absorbé à peu près tous les cultes sur lesquels elle s’est greffée, principalement l’hindouisme que, pourtant, elle venait implicitement quelque peu contester.
Mais décrivons d’abord le cérémonial de cette fête de Loy kratong avant d’en interroger l’origine, l’histoire et la signification. Le royaume des Thaïs est à 95% bouddhiste, de l’École Theravada (Voix des Anciens), parfois improprement appelé « petit véhicule » (hinayana) par opposition au « grand véhicule » (mahayana). Or, le soir de la pleine lune du douzième mois du calendrier bouddhiste thaï (habituellement, en novembre du nôtre), ces Thaïs descendent en masse et en fête, sur le coup du couchant, vers les rives des euves, des rivières et des ruisseaux, des klong (canaux typiques de la Thaïlande), des étangs ou des bassins des temples. Ils y déposent sur les eaux, une sorte de petit bateau (kratong veut précisément dire « bateau ») fait d’une tranche de tronc de bananier (1), artistement décorée de feuilles du même arbuste, de fleurs et surmontée de trois bâtonnets d’encens et d’une bougie. Le lancement à l’eau de ces petits sanctuaires flottants est censé expulser et emporter loin de ceux qui se livrent à cette cérémonie, tous leurs soucis, leurs peines et leurs ennuis.
Féérie inoubliable
Loy veut dire « flotter », et le chant officiel de la fête est Loy loy kratong: « Flotte flotte, petit bateau… » Il faut voir l’effet, du haut d’un pont de Bangkok, des milliers de kratong qui illuminent jusqu’à embraser le Chao Phraya descendant vers la mer. C’est d’une féérie prodigieuse et inoubliable. Il en est, ainsi, à travers tout le royaume jusque dans les lieux-dits les plus reculés. Mais l’une des villes les plus célèbres pour l’ampleur de ses festivités, précédées d’un mirifique défilé de chars allégoriques, est sans aucun doute Chiangmai où l’on ajoute, à la mise à flot des kratong, des lancées de lanternes célestes blanches qui sillonnent ainsi le ciel jusqu’à tard dans la nuit (cette coutume serait plutôt récente et d’origine chinoise). Il y a aussi des défilés dans d’autres villes, notamment à Bangkok, celui qui est traditionnellement assuré par les étudiants de l’Université Chulalongkorn, mais celui de Chiangmai est particulièrement célèbre pour ses splendeurs en lumières, en couleurs et en reines de beauté…
Le chant officiel de la fête est « Loy loy kratong »: « Flotte flotte, petit bateau… »
L’autre ville où les festivités sont des plus renommées est, sans conteste, Sukhothai pour des raisons que nous dirons plus loin; toute la province autour de cette ville est illuminée, le long de ses moindres routes et sentiers, de milliers de lampions sur perche distancés de 30 en 30 mètres. Au milieu des ruines de la vieille ville, qui fut la première capitale du royaume (env. 1280 – env. 1361), devant de vastes étangs propices à la navigation des kratong, a lieu, chaque année, un somptueux spectacle de son et lumière qui retrace l’origine légendaire de la fête; les corporations, compagnies et administrations diverses y rivalisent par l’exposition de kratong géants confectionnés de grains de riz peints de multiples couleurs: que le plus beau l’emporte! Et feu d’artifice évidemment s’impose, pour que le ciel se fasse à son tour comme le miroir des eaux.
Si la fête est si grandiose dans cette ville, c’est en raison de la légende qui y est attachée. Les hindous célébraient, autrefois, à la pleine lune du douzième mois (correspondant à la fin des moussons), une fête appelée Divali en l’honneur de leur trinité (Brahma-Shiva-Vishnu) en illuminant les rives du Gange de lanternes sur perche: du même coup, ils envoyaient certaines de ces lanternes sur les flots pour vénérer la déesse Gangaâ, « Mère des eaux », qui a donné son nom au fleuve. Cette fête aurait été, à une époque fort ancienne, transmise aux Khmers du continent sud-asiatique qui furent alternativement et parfois simultanément hindous et bouddhistes.

Gynécée royal
C’est vraisemblablement d’eux que le troisième Roi de la première dynastie, Lu Taï (1347-1361), emprunta la fête tout en désirant lui donner un caractère thaï: les lanternes y furent remplacées par des kratong alliant ainsi la fonction ignée de la lanterne à la navigation sur les eaux. La fille d’un brahmane de la cour, célèbre pour sa beauté et son art, aurait ainsi, dit-on, créé le premier kratong fabriqué avec une tranche de tronc de bananier, de feuilles et de fleurs diverses, le tout fourré d’un lampion. Elle devint, pour ce fait, princesse du gynécée royal. Ce serait là, l’origine de la célébration que les Thaïs auraient perpétuée tout au long de leur histoire.
Mais le problème est que l’on ne trouve aucune trace de cette fête dans le peu d’archives qu’il nous reste de l’époque et même des suivantes. Car cette solennité n’apparaît ensuite, dans des textes, que sous le règne de Rama IV (1851- 1868), lui-même ancien moine bouddhiste pendant vingt-cinq ans avant de monter sur le trône; il aurait tenté de conférer à cette fête d’origine hindoue, un caractère résolument bouddhiste en ajoutant l’encens et la bougie, articles familiers du culte rendu normalement au Bouddha. La légende de la princesse de Sukhothaï se trouvait en quelque sorte à servir de justi cation historique; et l’on est assuré que la fête telle qu’elle est aujourd’hui, date de la période dite « Ratanakosin », correspondant à la dynastie actuelle. L’énigme historique est uniquement celle de la continuité depuis Sukhothaï et non de l’origine hindoue qui est, désormais, attestée.
Fête de l’eau ou de la lumière?
La fête du calendrier lunaire marquerait plutôt la fin de la mousson.
Loy kratong, fête de la lumière? Ce n’est pas parce qu’on insère une bougie dans le kratong que l’on entend fêter la lumière. D’autant qu’il est évident que la fête du calendrier lunaire n’a rien à voir avec le solstice d’hiver qui ne se produit qu’un mois plus tard; elle marquerait donc plutôt (comme, autrefois, en Inde) la fin de la mousson. Et puis fêter la lumière au moment où elle va déclinant? Et encore, la présence de l’eau y joue-t-elle un plus grand rôle que le feu: sans cours d’eau, pas de flottaison de kratong. Les Thaïs interrogés avouent qu’ils ont plutôt conscience d’honorer surtout dans leur geste la déesse des eaux, Phra Mae Khongkha – ce qui est encore un accommodement entre la pratique du bouddhisme et les croyances animistes d’origine hindoue. Qu’est-ce à dire sinon que cette fête thaïe, hésitante entre hindouisme et bouddhisme, n’offre aucun des traits de ce que l’on appelle, ailleurs, une « fête de la lumière ». Elle ne le serait que faiblement par opposition à l’autre grande fête thaïe: Songkran, fête par excellence de l’eau.
D’autres pays de l’Asie du Sud-Est fêtent sous d’autres noms et avec des nuances de variantes, l’équivalent de Loy kratong: Birmanie, Laos, Cambodge et certains coins du nord de la Malaisie (Penang).
(1) Depuis quelques années, modernité aidant, on employait aussi des tranches de polystyrène – une loi en interdit l’usage à Bangkok en raison de son caractère polluant.