Espace de libertés – Décembre 2014

Dossier

Le très officiel « Dictionnaire des religions » de Mgr Poupard (1) comme « l’Encyclopédie catholique pour tous » (2) en conviennent eux-mêmes: jusqu’au IVe siècle, les chrétiens n’ont pas fêté la naissance de Jésus. Elle est, à partir de ce moment, fixée pour les chrétiens orientaux au 6 janvier et en Occident, au 25 décembre, pour concurrencer des cultes païens qui procédaient, ces jours-là, à des célébrations, et sans aucun rapport avec la réalité d’un anniversaire.


Comme le dit catégoriquement la première phrase de l’article consacré à Noël dans l’Encyclopédie catholique pour tous: « Personne ne sait exactement quand Jésus de Nazareth est né ». « Ni s’il est un jour né », ajouteraient, en outre, ceux qui ne croient pas à l’existence réelle de Jésus mais pensent qu’un mythe a concentré en une seule personne plusieurs prêcheurs eschatologiques sillonnant la Palestine à une même époque pour y annoncer la fin des temps. Mais alors si ce n’est pas la naissance de Jésus qu’on commémorait, que fêtaient les Romains au cœur de l’hiver?

Les fêtes de la Lumière à Rome

D’octobre à décembre, dans l’hémisphère nord, la lumière décroit rapidement et la nuit gagne quotidiennement quelques minutes sur le jour. Ce phénomène est à son paroxysme lors du solstice d’hiver, où la lumière est la plus courte de l’année, on est alors au cœur de l’hiver. Au IIIe siècle avant J.C., un calendrier grec indique déjà la célébration, au milieu de l’hiver, d’une fête de la lumière, du soleil qui (re)naît, de la nuit vaincue. L’Orient célébrait cette fête d’Épiphanie (ou de la manifestation au monde) dans la nuit du 5 au 6 janvier.

Vers 340, Rome fixa, pour l’Occident, l’anniversaire de Jésus au 25 décembre. Pour les chrétiens, la « vraie » lumière illumine alors le monde. En réalité, à la fin de l’empire romain, diverses religions cohabitaient avec le polythéisme classique. Un rituel solaire du culte d’Isis et Osiris réunissait déjà, au moment du solstice d’hiver, la lumière et une vierge qui enfante. L’empereur Aurélien avait, en 274 de notre ère, proclamé comme religion officielle de tout l’empire le culte du Sol Invictus, comprenant la victoire annuelle du soleil sur la nuit, à la fin décembre. À la même date, les fidèles du culte de Mithra célébraient également la naissance de leur dieu, porteur de la lumière et allumaient des feux pour stimuler le soleil à s’élever plus haut dans le ciel.

Noël va donc récupérer les symboles isiaques, ceux de la naissance du soleil et ceux de la fête mithraïque en célébrant la nouvelle lumière venant illuminer le monde.

© Dominique Goblet - Kai Pfeiffer

Des échanges de cadeaux

À Rome se déroulaient, aux environs du solstice d’hiver, les Saturnalia. Ces fêtes étaient dédiées à Saturne, le dieu des graines enfouies dans le sol et dont on espère bien qu’elles vont « ressusciter » au printemps. Lors des Saturnalia, on s’invitait les uns chez les autres et l’on s’offrait des cadeaux. Quelques jours plus tard, aux Calendes de janvier, les Romains échangeaient des présents: bougies, poupées, petits sujets. Les esclaves étaient récompensés. Des  étrennes (strena) étaient distribuées. On ne peut évidemment nier que ces échanges de cadeaux des Saturnalia et du Nouvel An romain sont clairement en lien avec nos cadeaux traditionnels de fin d’année.

D’autres emprunts aux fêtes romaines

Les Rogations et Litanies, prières publiques et processions qui, encore dans les années 60, se déroulaient dans nos campagnes, évoquent sans aucun doute possible les ambarvalla lustrales de la religion romaine, elles aussi destinées à attirer sur les champs, les bénédictions célestes. La grande Rogation catholique se célèbre le 25 avril; la petite Rogation, les lundi, mardi et mercredi précédant l’Ascension. Il est évident que ces fêtes furent fixées à ces dates dans l’idée de supplanter les célébrations romaines. À Rome, le jour consacré à ce rite était justement le 25 avril. À cette date des robigalla (3), marquées par une procession sortant de Rome par le pont Milvius (4), fut substituée, au VIe siècle, une procession chrétienne qui emprunta quasiment le même itinéraire!

Dans le nord-ouest de l’Europe, les petites Rogations ou Litanies, précédant l’Ascension, correspondent à l’époque des gelées tardives si redoutées par les agriculteurs. Les Romains priaient du 25 avril au 13 mai pour faire protéger par les dieux, les jeunes bourgeons de vigne et les fleurs des arbres fruitiers. L’Église remplaça ces fêtes païennes par l’invocation de Dieu et spécialement l’invocation des trois saints –Mamert (5), Servais et Pancrace (6)– appelés populairement les saints de glace. Les Rogations furent étendues à l’ensemble de l’Église au VIIIe siècle par le pape Léon III.

On pourrait aussi prendre l’exemple de la période des Lupercales (7), fêtes romaines du réveil de la nature, célébrées parfois de manière licencieuse et qui ont été transformées en fête de Saint-Valentin. On peut également rapprocher, pour cette même période de l’année, les Bacchanales avec le Carnaval chrétien et voir dans la purification de la Chandeleur (8) (qui évoque les relevailles de Marie, quarante jours après la naissance de Jésus) une réinterprétation des hypercales où, en l’honneur de Proserpine, on mangeait des galettes de céréales et où les champs et les maisons étaient purifiés.

La fête des morts avait aussi son équivalent à Rome, mais c’est le 22 février que les Romains célébraient les défunts de chaque famille. Pour déraciner cette célébration, ou plutôt la christianiser, la fête solennelle de l’apostolat de saint Pierre fut fixée à cette date. Les rites liés au culte des morts furent cependant particulièrement difficiles à extirper. L’antique repas funèbre du 22 février perdura, en Occident, jusqu’au XIIe siècle au moins et bien plus tard chez les orthodoxes. Quant à l’office des morts du 2 novembre s’inspirant de cette piété familiale, il ne remonte qu’au Xe siècle et est généralisé en Europe au XIe siècle.

© Dominique Goblet - Kai Pfeiffer

Une stratégie

Lorsqu’une nouvelle religion tente de s’imposer, elle doit faire face aux lieux de culte et aux traditions religieuses qui l’ont précédée. Pour les lieux de culte, ils peuvent être détruits ou réutilisés mais, même en cas de destruction, le lieu du nouvel édifice sera, la plupart du temps, celui de l’ancien. On donne un sens nouveau à un itinéraire bien installé dans la tradition.

Pour les fêtes et jours sacrés, c’est aussi la réinterprétation qui prévaut. Le christianisme a donné un autre sens à des célébrations qui étaient bien ancrées dans le cycle saisonnier. Il ne les a pas supprimées mais christianisées, ce qui est bien plus efficace qu’une stratégie frontale d’interdiction formelle qui aurait été contournée.

Ainsi, les fêtes en vigueur dans l’empire romain nissant –et « Noël » en particulier– ont été absorbées par le calendrier chrétien, comme, par ailleurs, il a intégré aussi les fêtes juives et celles du polythéisme nordique, au point qu’aujourd’hui, le grand public croit fermement que Noël est la plus typique des fêtes chrétiennes.

 


(1) Paul Poupard, Dictionnaire des religions, Paris, PUF, 1984, pp. 1434 sqq.
(2Le nouveau Théo. L’encyclopédie catholique pour tous, Paris, MAME, 2009.
(3) Robigus était une divinité personnifiant la rouille des blés.
(4) Ovide, Fastes, V, 901.
(5) Mamert ou Mammert, évêque de Vienne (France) de 463 à 477, fêté le 11 mai.
(6) Martyr mort en 304, fêté le 12 mai.
(7) Célébrées le 15 février et jusqu’au VIe siècle. Le dieu Lupercus était lié à un rituel de fécondité.
(8) Pour laquelle on évoque généralement Luc 2, 22-39.