Espace de libertés – Décembre 2014

Le Chaharshanbeh Soori ou la victoire de la tradition sur la doctrine islamique


Dossier

Originaire d’Iran, la célébration du Chaharshanbeh Soori a en grande partie perdu sa connotation religieuse et est avant tout devenu une tradition liée aux particularismes de la culture iranienne.


S’il est communément admis que les racines de cette coutume proviennent du mazdéisme pratiqué initialement par les divers peuples iraniens, l’incertitude demeure cependant quant à l’origine exacte de cette célébration, et ce, aussi bien en ce qui concerne sa signification première que ses modalités rituelles initiales. Ce flou historique est dû au peu d’éléments qui nous sont parvenus en ce qui concerne le mazdéisme lui-même (1). Aussi, diverses interprétations coexistent actuellement, aucune ne parvenant à prendre le dessus sur l’autre. Certains éléments peuvent cependant être avancés avec certitude afin de mieux comprendre cette tradition du Chaharshanbeh Soori.

Mazdéens et zoroastriens

Le mazdéisme est un terme général désignant sous une même étiquette l’ensemble des croyances et cultes vénérant Ahura Mazda comme une divinité de premier plan. Les religions mazdéennes sont polythéistes, à l’exception du zoroastrisme –première religion monothéiste de l’histoire humaine– qui ne reconnaît que Ahura Mazda comme seule et unique divinité. Autrement dit, si tous les zoroastriens sont bien mazdéens, tous les mazdéens ne sont pas zoroastriens. Sous ses formes polythéistes, le mazdéisme reconnaît un panthéon hiérarchisé et quantitativement important de divinités à la tête desquelles se retrouve un triumvirat composé des trois divinités principales: Anahita, Mithra et, bien entendu, Ahura Mazda. Les différentes formes du mazdéisme cohabitèrent pacifiquement au cours des premiers siècles de l’histoire des dynasties iraniennes que furent les Mèdes, les Achéménides et les Parthes. À titre d’illustration, Cyrus II le Grand, fondateur de l’Empire achéménide, ne promulgua-t-il pas la liberté de culte sur l’ensemble de son empire comme l’en atteste son célèbre cylindre aujourd’hui conservé au British Museum? Cette coexistence pacifique perdura jusqu’à l’Empire sassanide (224-651 ap. J.-C.) qui instaura la forme zoroastrienne du mazdéisme comme religion d’État, n’hésitant pas à faire usage de la violence si nécessaire à l’encontre des autres courants religieux (2).

En dépit de leur pluralisme, les diverses ramifications du mazdéisme présentent le dénominateur commun de porter au premier plan du culte les quatre principaux éléments, à savoir l’air, l’eau, la terre et le feu. Ce dernier constitue le plus important de tous. Il est considéré comme purificateur mais aussi et surtout, il symbolise le lien entre le monde terrestre et le domaine du divin dans la mesure où il est le seul des éléments nécessitant l’intervention de l’homme afinn de pouvoir se maintenir indéfiniment. De là, provient notamment la dénomination des lieux de cultes zoroastriens en tant que « Temples du feu » (3).

Table rase

Dans sa forme contemporaine, l’ascendance mazdéenne du Chaharshanbeh Soori demeure manifeste dans la mesure où le feu se retrouve au cœur de cette célébration. Celle- ci se déroule le dernier mercredi du calendrier solaire iranien dans lequel le premier jour de l’année correspond à l’équinoxe de printemps, autrement dit, au 21 mars. Le Chaharshanbeh Soori se tient donc six jours maximum avant la fête du Norouz qui correspond à la célébration du nouvel an iranien. Entre ces deux évènements, les familles se prêtent généralement au grand nettoyage de printemps de la maison familiale. Le symbolisme n’est ici pas absent: il s’agit de faire table rase de l’année écoulée et de se projeter vers l’avenir en se débarrassant de tout ce qui n’est plus nécessaire.

Au cours des deux jours qui précèdent ce dernier mercredi de l’année, la tradition veut que les familles rassemblent des branches d’arbres et autres broussailles qui serviront à la réalisation des rituels de la fête elle-même. À l’occasion de celle-ci, plusieurs petits bûchers –toujours un nombre impair– sont réalisés à quelques pas l’un de l’autre dans le jardin ou dans la cour de la propriété familiale. En cas de manque d’espace, les bûchers sont montés dans les rues, ce qui est bien souvent le cas dans les grandes métropoles de l’Iran d’aujourd’hui. Au coucher du soleil, les bûchers sont embrasés et des feux d’artifices tirés afin de signaler le début officielciel de la célébration. Les familles au complet, hommes, femmes et enfants, doivent alors traverser la rangé de feu qui se dresse devant eux en sautant par-dessus chacun des brasiers. Ceci faisant, ils entament en chantant une formule rituelle qui s’adresse au feu et qui pourrait se traduire en français comme étant « laisse ta couleur empourpré être mienne et ma pâleur être tienne ». Il s’agit d’une référence à la croyance selon laquelle un teint vif est synonyme de bonne santé, à l’opposé d’un teint pâle. Dans le folklore populaire d’aujourd’hui, cette pratique est ainsi censée immuniser la famille contre la maladie et la mauvaise fortune.

Toujours largement célébrée en Iran, il est admirable de constater que cette tradition ancestrale a su perdurer jusqu’à nos jours en dépit du fait que le pays fut conquis par les Musulmans dès le VIIe siècle et que la République islamique y est en place depuis 1979. Après la révolution islamique, le nouveau régime avait d’ailleurs tenté d’interdire la célébration de ces festivités à l’origine préislamique mais sans jamais y parvenir. Le Chaharshanbeh Soori illustre ainsi les paradoxes de l’Iran moderne où religion, histoire et modernité se conjuguent au sein d’une société dont la complexité n’a d’égal que ses singularités.

 


(1) Voir notamment: Khosno Khazai Pardis, Les Gathas. Le Livre sublime de Zarathoustra, Paris, Albin Michel, 2011, 232 p.
(2) Comme ce fut le cas pour Mani, fondateur du manichéisme.
(3) Sur ce sujet, voir: Mary Boyce, « On the Zoroastrian Temple Cult of Fire », in Journal of the American Oriental Society, vol. 95, no. 3 (Jul. – Sep., 1975), pp. 454- 465.