De ce côté-ci du Moerdijk, on a surtout entendu parler des travaillistes du PvdA, des libéraux du VVD ou encore des démocrates de D66. Et pourtant, le Parti politique réformé (Staatkundig Gereformeerde Partij, SGP) est le plus ancien parti politique néerlandais. Et de loin le plus conservateur.
Fondé en 1918, le théocratique Staatkundig Gereformeerde Partij a bousculé les partis chrétiens de l’époque et n’a jamais cessé depuis 1922 d’être représenté au parlement de La Haye. Mais c’est aussi un parti rétrograde, aujourd’hui dans le collimateur de la justice européenne.
Rien dans la Bible ne laisse deviner que les femmes ont leur place dans la politique et dans la société.
À juger de son programme, le SGP pourrait être qualifié de « réactionnaire obstiné » dans un pays qui a fait –ou fit– de la liberté individuelle une vertu cardinale, centrale à la société. Le Parti politique réformé veut, en effet, établir une théocratie aux Pays-Bas, un État basé sur les principes bibliques. Il est opposé à l’homosexualité, et donc au mariage gay et à l’homoparentalité. Il milite en faveur de la peine de mort. Et il entend interdire le travail des femmes, leur enlever le droit de vote, d’inscription et d’action au sein d’un parti politique.
Calvinistes orthodoxes
Logiquement, ces archaïsmes devraient le maintenir au fond des caves d’un État démocratique bien né. En réalité, le Staatkundig Gereformeerde Partij croît et embellit. Aux législatives de 2012, il a enlevé trois sièges au parlement de La Haye (qui en compte 150). Il réalise de beaux scores dans certaines villes qui forment un ruban de Walcheren à Staphorst –la Bijbel Gordel s’étire du sud-ouest jusqu’au nord-est des Pays-Bas. Un électeur sur trois y vote dans certaines localités en faveur du SGP. De surcroît, le parti fait traditionnellement le plein au nord dans les localités de Urk, Rijssen et Opperdoes mais aussi à l’ouest, comme à Katwijk. Son électorat est réputé stable. Il gagne enfin lentement mais sûrement la minorité des calvinistes orthodoxes.
Régulièrement, des discussions passionnées agitent le parti quant à la place que la femme peut prétendre (ou non) occuper en politique. En 2013, une réunion avait fait les choux gras de la presse. Une femme, Anneke Schaap, assistante de communication de profession, avait même été admise sur l’estrade, soulignait le Nederlands Dagblad. La discussion avait oscillé entre le statu quo « biblique » et la nécessité de s’ouvrir au monde. À la tête du parti, certains avaient souligné l’inquiétude des milieux réformés face à la difficulté de trouver une réponse au « défi laïque ». Réponse des durs: « Rien dans la Bible ne laisse deviner que les femmes ont leur place dans la politique et dans la société ». « La Bible n’est pas claire à propos de la situation des femmes. Cela devrait être le facteur décisif dans le débat. Les arguments des partisans de la présence des femmes en politique ne sont pas convaincants. »
D’autres passes d’armes au sein du parti opposent adversaires et partisans de l’avortement, surtout en cas de viol. La direction du SGP admet que de tels cas puissent exister, « même s’ils sont minoritaires », et que les femmes concernées doivent être abordées avec une « grande compassion ». Toute chose étant relative, cette affirmation pourrait être qualifiée de « progressiste » s’agissant du « parti politique réformé »: ne faisait-elle pas suite aux déclarations controversées tenues devant le Congrès américain par le républicain Tod Akin, lequel prétendait que les femmes ne peuvent pas tomber enceintes après un viol… Quoi qu’il en soit, la « compassion » suggérée par le SGP a fait rugir la gauche de GroenLinks qui a jugé ces déclarations « dégoûtantes ». « Rien de nouveau sous le soleil: le SGP est un pur et ultraconservateur ». Quant aux travaillistes du PvdA, ils ont fustigé une « déclaration scandaleuse », en se demandant si le SGP recourait à l’occasion « aux aiguilles à tricoter ».
« Mesures appropriées »
Pas simple de sortir d’un tel carcan. Car, en vérité, il y a belle lurette que le « parti politique réformé » tente de résoudre les contradictions qui l’empêchent, en dépit de son ancienneté et de son expérience parlementaire, de se retrouver en ordre utile à La Haye. En 2003, ainsi, son ancien chef, Bas van der Vlies avait déclaré devant des étudiants « vouloir réfléchir » à l’utilisation de la pilule du lendemain après un viol. Mais lorsque les médias ont rapporté ses propos, Van der Vlies a dit avoir été mal compris. L’utilisation de la pilule du lendemain ne correspond pas à la position de la SGP sur l’avortement.
Ce regard étriqué sur les droits de la femme vaut au Staatkundig Gereformeerde Partij d’être, aujourd’hui, dans le collimateur de Strasbourg. En 2012, la Cour européenne des droits de l’homme a confirmé une décision de la Cour suprême néerlandaise, laquelle estimait que l’État doit prendre des « mesures appropriées » contre le SGP pour
que la femme soit traitée comme un équivalent politique de l’homme. Cela, bien que le parti ait fait valoir le caractère privé de l’association sur laquelle il est basé. Mais, avait rétorqué la Cour, l’État que le SGP prétend régir à travers son action ne peut avoir pour but une inégalité des hommes et des femmes, inégalité contraire aux principes les plus fondamentaux.
Les choses pourraient toutefois évoluer. La majorité des jeunes du Staatkundig Gereformeerde Partij estiment, en effet, que les femmes méritent un rôle à part entière dans la politique. Ce n’est pas la moindre des contradictions que ce parti doit gérer: le SGP peut tout à la fois revendiquer la liberté de marier la politique et la religion tout en refusant ce droit aux musulmans des Pays-Bas.
C’est ainsi qu’en avril dernier, lors de la dernière guerre qui a opposé Israéliens et Gazaouis, l’eurodéputé SGP, Bas Belder, a estimé que la création d’Israël est « l’accomplissement d’une profession divine », que « la solidarité avec le peuple juif est non négociable » et que « Dieu leur a assigné un pays comme c’est écrit dans l’ancien testament ». En revanche, Belder a décrit l’islam comme « une menace devant être contrée car elle empêche le salut ».