Espace de libertés – Décembre 2014

Réconciliant le fond avec la forme, et maniant aussi bien la science du cours magistral et la dynamique du théâtre que la recherche constante d’interactivité avec le public, la conférence gesticulée allie le geste à la parole dans un bouillonnement d’idées à contre-courant de la pensée dominante. Pour encore mieux accrocher son public et décocher ses messages. En partageant ses convictions et ses colères.


Du prof d’université qui lit ses notes sur un ton monocorde qui ferait presque passer celui de l’horloge parlante pour une joute de la Ligue d’impro au conférencier qui tartine sur son sujet (pourtant intéressant) jusqu’à plus faim, nous avons tous connu de (trop) longs discours monocordes. Dont nous n’avons rien retenu. Soit parce que, pour échapper à ces moments de torpeur, nous avons préféré nous enfuir dans nos pensées. Soit parce que nous avons carrément piqué du nez. Et c’est pour faire face à ces moments de grande solitude que sont arrivées les conférences gesticulées. Sous-tendues pour une logique contestataire, drôle et constructive… preuve que rien n’est incompatible.

« Militants associatifs, travailleurs sociaux, acteurs du développement local ou de tout secteur qui se veut “participatif ”, tous le constataient souvent sans trouver le moyen d’y remédier: les conférences, projections, débats sur tel ou tel sujet, attirent surtout les convaincus! », explique Sylvie Hernandez, formatrice en conférence gesticulée. « Bref, ces conférences informaient uniquement les informés… alors que les autres auditeurs potentiels se sentaient très peu concernés par le message qui leur était délivré. Voire n’assistaient plus à des conférences, poussés par la conviction qu’il s’agit de “rassemblement d’initiés”, dont ils se sentaient exclus. » Si la conférence gesticulée n’est bien entendu pas la panacée, elle arrive cependant à mieux retenir l’attention d’un auditoire. Et remplit sa mission de transmission de l’information. Que cette dernière soit de l’ordre de la connaissance, du militantisme, voire, le plus souvent, des deux à la fois.

Bilan: alors qu’une pièce de théâtre a posé le cadre dès ses trente premières secondes, la conférence est susceptible de changer de cap à tous moments. Le conférencier va avouer un « trou », peut reconnaître sa fatigue, se racler la gorge, tousser, marquer une pause, avoir une crise de fou rire, ou se laisser gagner par l’émotion… Et nous, spectateurs, vivons avec lui. La conférence est en vie, car poussée par l’envie.

Plus scientifiquement, on définit la conférence gesticulée comme « une forme scénique mélangeant du savoir froid sur un sujet, ainsi que de la radicalité (en revenant aux racines de ce sujet), les histoires de vie des conférenciers-gesticulants par rapport à ce sujet, de l’humour et de l’autodérision. Et, toujours un atterrissage politique (ce qu’on peut faire pour agir sur ce sujet ». En résumé, on dira encore que le conférencier explique pendant que le gesticulant, lui, raconte.

« Et c’est bien là toute la différence », confirme Franck Lepage, conférencier gesticulant. « Au lieu d’apporter d’en haut la culture aux gens, on est parti du constat que chacun d’entre nous était rempli de savoirs et de cultures à partager. Mon objectif est nalement assez simple: mobiliser, chez le spectateur, du temps de cerveau disponible pour la révolution. »

En fait, ce dernier postulat explique très précisément où se niche la différence entre conférence gesticulée et one-man show. Lepage reprend: « Nous recréons du pouvoir d’agir, une volonté de remettre en cause les postures et les postulats, de s’écarter des impasses du militantisme entre soi, où s’épuisent inutilement les énergies. En conclusion: nous sommes militants et ne visons jamais le bon mot pour le simple plaisir de faire rire ou de juste faire réfléchir. Mais nous entendons pousser à l’action. Et nous ne revendiquons aucune perfection. Juste une volonté de bien faire. Nous partons toujours de notre vie et de nos expériences pour aborder un sujet. Nous parlons environnement, bien-pensant végétarien, (in)culture, vie en société… » À travers des exposés aux titres évocateurs tels que « Travailler moins pour gagner plus », « Et si on empêchait les riches de s’instruire plus vite que les pauvres? », ou encore « Faim de pétrole ».

Et toujours avec sincérité et détermination: « En faisant naître une colère politique, vous obtiendrez une arme de destruction massive de la pensée dominante. Qui se laissera, en plus, regarder avec plaisir. » Surtout quand le geste est aussi justement lié à la parole.