Espace de libertés – Décembre 2014

« La laïcité est la meilleure manière de défendre les droits religieux »


Entretien

L’entretien d’Olivier Bailly avec Aïcha Ech Chenna


Maroc. Début des années 80. « Un soir en fin de journée, vers 17h30, on se retrouve entre femmes dans le bureau d’une assistante sociale, une Française. Il fait presque noir. Dans le coin de ce bureau, sur une chaise, une jeune fille donne le sein à un bébé qui a l’âge du mien. Cette fille probablement ne veut pas abandonner son enfant. À l’époque, il n’y avait aucun problème à accoucher sous un faux nom puis à délaisser son enfant. Il n’y avait pas de contrôle. La famille de cette jeune fille l’a mise à la porte. Soit elle donne l’enfant, soit elle est répudiée. Alors elle est venue demander à l’assistante sociale une aide pour abandonner le bébé. Lorsqu’un employé vient lui faire signer les documents d’abandon et prendre son enfant, elle retire le sein d’un coup sec, rageur. Le lait gicle sur le visage du bébé qui pleure. Je vais l’emporter dans ma tombe, cette image. Elle a été le déclic pour créer Solidarité féminine. » En une heure de rencontre, Aïcha Ech Chenna est capable de livrer une douzaine d’anecdotes de cet acabit. Autant de coups de poignards qui justifient son engagement depuis maintenant trente ans dans Solidarité féminine, une association multiprimée qui vient en aide aux mères célibataires et aux enfants abandonnés. D’Aïcha Ech Chenna, Le Clézio, lui-même Nobel de littérature 2008, dit qu’elle mérite le prix Nobel de la paix.

Espace de Libertés: Vous avez lancé en 1985 Solidarité féminine, une association révélant la situation des femmes répudiées après avoir donné naissance hors mariage.

Aïcha Ech Chenna: C’était les années de plomb au Maroc. La peur était là. Je ne suis pas politique au sens politicien du terme. Or, en parlant de mère célibataire, de prostitution, de relation en dehors du mariage, je savais que j’allais déranger le système, la société. À l’époque, j’ai été voir un grand ami psychiatre et je lui ai dit: « Je mets les pieds dans un volcan et j’ai peur. Si je suis inquiétée, s’il vous plaît, mon mari m’amènera chez vous, je préfère être hospitalisée ici comme malade mentale qu’internée ailleurs. »

Depuis, les choses ont heureusement évolué. Pourquoi déclarer dans une interview de 2013 que votre pays faisait « un pas avant, deux pas en arrière » concernant les mères célibataires?

J’ai dit ça (rires)? Ça ne m’étonne pas parce que je réfléchis au fur et à mesure de mes révoltes avec des réactions spontanées. Notre société a évolué, tout le monde parle des droits de la femme, des enfants, mais pour organiser les réponses concrètes. Le Maroc social commence à peine à voir le jour. Il faut créer plus de centres pour femmes victimes de violences, plus de centres pour des mères célibataires.

En juin 2014, le chef du gouvernement marocain, l’islamiste Abdelilah Benkirane, a dénoncé « le modèle européen » de la famille, estimant que lorsque la femme est sortie des foyers, « ceux-ci sont devenus sombres », et précisant aux Marocains « vous avez été éduqués dans des maisons où il y avait des lustres. Ces lustres étaient vos mères […] ».

C’était une plaisanterie, paraît-il… En tout cas, elle est de mauvais goût. La vie, aujourd’hui, exige de la femme qu’elle aide son mari. Elle est souvent cheffe de famille. Elle nourrit, elle se paie le boulot et, lui, le plaisir. Qu’un premier ministre tienne des propos pareils, c’est se foutre de la tête des gens. On ne plaisante pas avec ce genre de choses. Ses filles ont fait de hautes études. Elles sont libres. J’ai appris que le ministre de la Justice, qui a deux épouses, avait reçu des associations féminines. Il leur a dit en substance: « Si je les bats et qu’elles veulent pardonner, qu’est-ce que cela peut vous faire? » Cela en dit long sur le chemin qu’il y a encore à parcourir…

De quoi sont révélateurs ces propos? Vous savez qu’en Europe, l’islam est accusé de tous les maux.

Mais c’est à cause de nous. Qu’est-ce qu’on a fait de notre islam? Cette religion est une lumière, comme elle le fut en Andalousie. Aujourd’hui, il y a trop de méconnaissances et de manipulations de personnes pour soumettre les peuples en se cachant derrière le Coran. Cela existe aussi pour les autres livres sacrés.

Le fameux cheikh de l’État islamique prétend qu’on doit lui obéir parce qu’il obéit à Dieu? Dans le Coran, on dit pour les enfants nés en dehors du mariage qu’il faut les appeler par le nom du père si on le connaît. Sinon, ils sont nos « frères en religion et il n’y a pas de faute à vous reprocher ».

J’ai 74 ans et ce n’est qu’à mon âge que j’ai découvert l’histoire d’Aïcha, racontée par Marek Halter (1). Un verset coranique récité par l’ange Gabriel dit ceci: « Lis au nom de ton Seigneur. » Lis. Apprends. Et on empêche les filles d’aller à l’école dans certains pays? Si tu luttes contre l’analphabétisme, tu suis le Coran mais cela n’arrange pas tout le monde. Mais on n’obéit pas aux textes coraniques.

Rendre la dignité aux femmes, au-delà des préjugés religieux. © Mana-post.comRendre la dignité aux femmes, au-delà des préjugés religieux.

Comment votre discours passe-t-il lorsque vous le tenez au Maroc?

Je suis passée par tous les stades des émotions. J’ai été encensée, mais j’ai aussi été condamnée en 2000 dans les mosquées. À l’époque, on demandait de changer le code de la famille (la réforme de la Moudawana a été adoptée par le Parlement marocain en février 2004, NDLR). Tout le monde connaît la marche du 12 mars 2000. À Casablanca, il y avait les islamistes, et à Rabat, tous les autres. À Casa, c’était la discipline, une marche presque militaire. À Rabat, une marche bon enfant où l’on demandait des changements pour respecter les droits humains de la femme. J’ai donné une longue interview à Al Jazzera. J’ai parlé de l’inceste, des petites bonnes violées et battues, des mères célibataires, de viol. Bref, de tout ce qui peut faire honte à une société musulmane. Et les islamistes m’ont condamné.

Concrètement, qu’est-ce que cela signifie?

La punition extrême. Dans une mosquée, vous avez beaucoup de gens sains de corps et d’esprit, mais il y a aussi des fous. Des types ont poignardé pour des phrases moins graves que cela. Je voulais jeter l’éponge. Quand on a prononcé mon nom, ce nom que mes enfants portent, j’ai compris qu’ils étaient en danger et j’ai voulu arrêter. Avec le recul, je dois presque remercier les extrémistes d’avoir mis le débat sur la place publique. Christine Serfaty, alors conseillère du roi, m’a dit qu’il était hors de question que j’abandonne. Cela se passait en juillet 2000. Quatre mois plus tard, le 1er novembre 2000, le roi me remet une médaille d’honneur, et me dit: « Tu as ma bénédiction, continue. » Et ça, même dans les campagnes, cela compte. J’ai l’impression qu’il m’a donné une clé en or pour ouvrir le cœur des Marocains. Un jour, une femme en burqa noire de la tête au pied s’est jetée sur moi à la sortie d’une administration. Elle m’a serrée et j’ai eu peur. C’était une femme âgée. Elle m’a dit: « Tu as ma bénédiction, tu as mis la lumière sur quelque chose qui nous concerne tous. »

Votre combat a engrangé d’importantes victoires. Le changement de la Moudawana n’est-il pas une belle avancée?

Il n’est pas suffisant. C’est une révolution dans le monde arabo-musulman, mais elle reste toute relative. Je suis tombé sur un article de jurisprudence récent dans un dossier d’une jeune fille. Le père voulait la reconnaître, le test génétique était positif. Le responsable du tribunal a cité un arrêté du 30 mars 1983 où, d’après un cheik égyptien, un enfant né de la fornication est considéré comme bâtard et doit rester bâtard. Heureusement, il y a des juges qui offrent différentes lectures. La loi peut créer un changement de mentalité. Chez vous, la démocratie n’est pas arrivée sur un plateau d’argent. C’est par le sang qui a été versé que ces droits ont été créés et le monde occidental devrait avoir la générosité de nous transmettre sans calcul politique sa façon de faire les choses. Il faudrait expliquer aux musulmans que la laïcité est la meilleure manière de défendre les droits religieux de tous les peuples. Quoi que vous soyez, cela vous regarde, l’État n’a pas à rentrer dans notre intimité. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi le monde politique a encouragé l’islam politique. Vous allez nous faire tomber mais malheureusement, on le voit: vous tomberez avec vous.

 


(1) Marek Halter, Khadija, Paris, Robert Laffont, 2014.