Espace de libertés – Décembre 2014

La réforme des cours philosophiques: qui traîne les pieds?


Libres ensemble

Depuis plusieurs années, le CAL revendique le renforcement d’une formation citoyenne destinée à tous les élèves et fondée sur « l’approche philosophique et la connaissance historique des religions et des mouvements de pensée non confessionnels permettant ainsi aux élèves d’exercer librement leur esprit critique (1) ».


Cette réforme est envisageable depuis que d’éminents constitutionnalistes se sont prononcés sur le caractère non obligatoire des cours de religion et de morale actuels et la nécessité de leur réforme (2). Nous ne reviendrons pas ici sur les tergiversations de la dernière législature autour du pseudo tronc commun défendu par Madame Simonet (3), mais bien sur ce qui s’est passé depuis…

Un projet inscrit dans la Déclaration de politique communautaire…

À la veille des élections communautaires 2014, les principaux partis politiques se rejoignaient sur la nécessité de cette réforme, même si les formules proposées restaient bien frileuses à nos yeux. Le FDF voulait diminuer le nombre d’heures de religion et de morale pour laisser place à un cours commun (philosophie, citoyenneté et découverte des reli- gions). Le MR proposait un cours de philosophie et d’histoire des religions dans le 3e degré du secondaire. PS et Écolo proposaient de remplacer une des deux heures par un cours commun de citoyenneté/philosophie. Le CDH, enfin, se contentait de reprendre la proposition d’un référentiel commun.

Dans la Déclaration de politique communautaire (DPC) rédigée fin juillet par la coalition PS et CDH, c’est, grosso modo, la proposition PS qui y est reprise. Le gouvernement s’y engage, « dans les écoles de l’enseignement of ciel, à intégrer progressivement à partir de la première primaire, un cours commun d’éducation à la citoyenneté, dans le respect des principes de la neutralité, en lieu et place d’une heure de cours confessionnel ou de morale laïque ». La DPC précise que « ce cours serait doté de référentiels spécifiques, incluant un apprentissage des valeurs démocratiques, des valeurs des droits de l’homme, des valeurs du vivre ensemble et une approche historique des philosophies des religions et de la pensée laïque ». En aucun cas, ajoute le gouvernement, « cette réforme ne pourrait entraîner de perte d’emploi pour les enseignants concernés en place » (4).

… qui soulève de nombreuses questions

Cette déclaration constitue certes une avancée, mais elle soulève aussi de nombreuses questions:

  • Quelle est la pertinence pédagogique de créer un cours d’une seule période par semaine?
  • Quelles garanties a-t-on que ce cours soit donné en commun à tous les élèves d’un groupe-classe? Ne va-t-on pas vers un programme commun à la mode « Simonet »?
  • Si ce cours d’éducation à la citoyenneté est si important, pourquoi cette réforme ne concernerait-elle que l’enseignement officiel? Que va-t-il se passer dans l’enseignement libre?
  • Quels enseignants donneront ces cours? Quels seront les titres requis? Si cette réforme n’entraîne pas de perte d’emploi, cela signifie-t-il que ce seront les enseignants des cours de religion et de morale qui les donneront? Si oui, que fait-on de la question de la neutralité à laquelle ces enseignants ne sont actuellement pas soumis?
  • Quel sera le contenu de ce cours?
  • Qui l’élaborera?
  • Y a-t-il déjà un calendrier de mise en œuvre de cette réforme?

C’est à ce jeu de questions-réponses que s’est prêté le député MR, Philippe Knaepen, opposition oblige, face à notre nouvelle ministre de l’Éducation. Et c’est une vraie réponse de Normand qu’elle a commise: « Rien n’est déterminé, toutes les solutions sont possibles. » (5) En ajoutant qu’elle s’engageait « dans un processus de concertation afin de déterminer la faisabilité du projet, la disponibilité des professeurs, en tenant compte des différentes sensibilités » (6). Bref, il semble bien que la ministre n’ait pas, aujourd’hui, d’idée bien précise sur la question.

Cela étant, Madame Milquet a également lancé un appel à la réflexion sur le contenu lorsqu’elle a évoqué « ne pas vouloir imposer sa vision des choses » et exprimé le souhait d’entendre les nombreux acteurs concernés.

Un enjeu d’égalité

Revendiquer un cours commun n’est-il pas un enjeu majeur dans la société d’aujourd’hui? Le traitement différencié induit par les différentes options « philosophiques » proposées aux élèves constitue non seulement une atteinte au respect de la vie privée, mais joue aussi et surtout en défaveur de l’égalité (7). Offrir des cours de morale et de religion séparés, c’est rester dans une politique de différenciation. Lorsqu’on sait que dans certaines écoles secondaires, les groupes classes sont construits sur base du choix du cours de religion ou de morale, que ces choix sont corrélés au niveau socio-économique des élèves, voire à leur niveau académique, c’est une ségrégation interne aux établissements scolaires qui s’installe. Lorsqu’on sait que certains enseignants forment à l’esprit critique et que d’autres non, c’est à nouveau le traitement équitable des élèves qui est mis en jeu.

Le philosophe Édouard Delruelle a exprimé récemment (8) sa consternation à la lecture de la DPC lorsqu’elle défend l’apprentissage des valeurs démocratiques, des droits de l’homme, du vivre ensemble: « Comme si notre monde ne dégoulinait pas de valeurs, d’humanisme, de bons sentiments. » (9) Et de plaider pour qu’on fasse enfin de la philosophie à l’école. Une philosophie qui enseigne non pas des valeurs, mais un certain rapport critique aux valeurs.

 


(1) CAL, Mémorandum 2014.

(2) Benoît Van der Meerschen, « Cours “philosophiques”: supprimons l’obligation », dans Espace de Libertés, n°422, octobre 2013, pp. 11-13.

(3) Johanna de Villers, « Une fausse avancée », dans Espace de Libertés, n°407, avril 2012, p. 36.

(4) Déclaration de politique communautaire, juillet 2014, p. 10.

(5) Parlement de la FWB, CRIc n°7- Éduc. 1 (2014- 2015), p. 17.

(6) Ibidem.

(7) Cf. Walter Benn Michaels, La diversité contre l’égalité, Paris, Raisons d’agir, 2009.

(8) Conférence inaugurale des 150 ans de la LEEP du 8 octobre 2014; intégralement disponible dans le dernier numéro d’Éduquer, n°9, novembre 2014, p. 24.

(9) Ibidem, p. 24.