Défendre les livres bannis des rayonnages, dénigrés, proscrits… sous la seule excuse de nous protéger soi-disant de nous-mêmes, tel est le but d’une Bibliothèque insoumise.
Aux États-Unis, depuis 1982, fin septembre, les professionnels du livre organisent la Banned Books Week, une semaine consacrée à la lutte contre la censure et à la promotion de la liberté de lire. Une mise en avant de l’importance de l’accès à l’information, de la liberté d’exprimer ses idées, même celles jugées par certains comme non-orthodoxes.
En réponse à cet évènement, l’ASBL Les Territoires de la Mémoire a célébré ce mouvement de résistance et de conscientisation en partenariat avec la Bibliothèque centrale de la Province de Liège. À cette occasion, la Cité Miroir, à Liège, a hébergé l’exposition « La Censure ». Pendant ces quelques jours, les visiteurs avaient la possibilité de consulter une bibliographie commentée ainsi qu’un dossier thématique. Leur était offert à l’analyse une très large sélection d’ouvrages qui ont été, pour de multiples raisons, ciblés par de la censure. L’objectif étant de déconstruire le phénomène et de fournir des outils de réflexion pour le contrer, ou du moins l’atténuer. Chaque livre était accompagné d’une fiche explicative reprenant les raisons et le contexte dans lesquels cet écrit connut certaines difficultés. En parallèle, les murs de la bibliothèque accueillaient des panneaux pédagogiques retraçant l’histoire de la censure depuis ses origines jusqu’à l’heure du règne d’Internet, et son action sur tous les domaines d’expression.
La censure, phénomène millénaire
De tout temps, des hommes se sont battus pour développer et diffuser leurs idées et opinions. De tout temps, écrits ou images se sont heurtés à cet ennemi redoutable qu’est la censure. Phénomène millénaire, celle-ci s’exerce aussi bien au quotidien que dans des circonstances particulières (guerres, dictature…) avec pour effets de réduire les acquis démocratiques.
« Censure » vient du latin censora. Dans la Rome antique, le terme quali ait la charge du censeur qui, en plus de s’occuper du recensement de personnes, faisait aussi la police des mœurs. Il est toutefois possible de faire remonter la censure à une période antérieure à son nom, plus exactement jusqu’à l’Égypte d’Akhénaton (XIVe siècle avant notre ère). Le pharaon fit détruire tous les écrits et autres symboles des anciens dieux. En Chine, l’empereur Qin (- 213 avant J.C.) ordonna la disparition des textes de Confucius. Faut-il encore rappeler le cas de Socrate, condamné à boire la ciguë pour avoir prodigué des enseignements accusés de corrompre la jeunesse? Et de fait, certains auteurs ont payé, et paient encore de leur vie, leur liberté d’expression. Il suffit de consulter le rapport annuel de l’association Reporters sans Frontières pour constater les traitements subis par les journalistes dans certains pays: emprisonnement, torture, disparition, assassinat…
Là où on brûle des livres, on nit par brûler des hommes
Heinrich Heine
Des auteurs, aujourd’hui considérés comme majeurs, ont vu leurs œuvres condamnées. L’exposition dévoilait ainsi trois cas emblématiques. Au XIXe siècle, sous Napoléon III, Gustave Flaubert est jugé pour outrage à la morale, accusé de réalisme vulgaire pour son roman, Madame Bovary. Quant à Charles Baudelaire, c’est pour Les Fleurs du Mal qu’il se retrouve devant un tribunal. Il doit retirer six des treize poèmes du recueil. Les exemplaires des Mystères du Peuple d’Eugène Sue sont détruits, son imprimeur et son éditeur envoyés en prison. Plus proche de nous: le 10 mai 2013 commémorait les 80 ans du premier auto-dafé organisé par les nazis à Berlin. Un souvenir terrible qui n’est malheureusement pas parvenu à éradiquer totalement ces pratiques antidémocratiques.
La censure évolue avec le temps et les cultures. Ce qui faisait débat au début du XXe siècle ne se pose plus de la même manière aujourd’hui. Cependant, notre époque est loin d’être dépourvue de toute censure. À l’heure actuelle, nos sociétés connaissent la résurgence d’un certain intégrisme religieux, accompagné du renouveau d’un moralisme conservateur; ces phénomènes entretiennent un endoctrinement idéologique en constant développement. L’action des censeurs demeure vivace. En mars 2011, un pasteur américain intégriste brûle un exemplaire du Coran devant les caméras. En février 2013, au Mali, des islamistes organisent des autodafés de précieux manuscrits médiévaux très anciens. En France, au début des années 2000, on se souvient du cas des caricatures du prophète Mahomet parues dans la revue Charlie Hebdo et des procès qui s’en sont suivis.
L’intrusion des nouvelles technologies et des nouveaux médias au cœur d’une sphère privée qui l’est de moins en moins, rend ce phénomène de contrainte et de surveillance d’autant plus insidieux car agissant avec l’accord tacite et inconscient de ses victimes… nous!
Typologie de la censure
La théorie divise la censure en plusieurs catégories. La censure directe, officielle, en tant qu’instrument clairement déterminé d’un pouvoir institutionnel (politique ou religieux). À ses côtés, plus actuelle, plus sournoise, la censure indirecte (ou « nouvelle censure »), passant moins par un interdit clairement défini de la part d’une institution que par la promotion d’un discours conforme aux intérêts du ou des groupes dominants d’une société. Il s’agit alors de voir et de faire voir les choses d’une seule manière, considérée comme l’unique modèle à suivre. Dans ce cadre, l’individu a tendance à tenir le discours que l’on attend de lui. Les théoriciens définissent également la censure semi-directe dans laquelle ils intègrent la censure économique qui favorise la standardisation des objets et la dépendance vis-à-vis de certains biens de consommation. L’autocensure, elle, joue sur la crainte des pressions externes, implicites ou pas (se taire pour obtenir un subside, un financement par exemple). Il existe aussi une censure dite « positive » qui consiste à protéger les plus jeunes de contenus trop violents ou à tendance pornographique.
Cependant, la censure n’est pas un fatalisme. Il est possible de la neutraliser par l’exercice de la raison et de la liberté d’expression. Il existe des dispositifs permettant de ne pas livrer les informations « dangereuses » sans y adjoindre les nuances nécessaires. Les bibliothécaires, mais aussi les éditeurs, les journalistes, les communicants, se doivent de faire bloc pour préserver la liberté d’expression. Absolue nécessité: ne pas se résigner!