Espace de libertés | Avril 2021 (n° 498)

[ACCÈS LIBRE] Le discours médiatique crée un présent prison


Dossier

Certains rêvent d’un retour au monde d’avant, bien que la crise ait révélé les inégalités qui accablent notre société. D’autres appellent de leurs vœux un monde où l’on serait enfin plus respectueux du vivant et moins préoccupé d’amasser des capitaux. Ces deux rêves, qui semblent bien antinomiques, nous distraient de ce présent dans lequel les publications dans les médias et les mesures gouvernementales tendent à nous confiner.


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Les rêves ne sont pas qu’une simple distraction, puisqu’ils donnent une direction à la société. Dans le premier cas, il s’agit de sortir de la crise en misant sur les vaccins et sur la relance économique  ; dans le second cas, on ne peut se contenter d’intervenir sur les effets de la crise, il faut agir aussi sur ses causes  : le réchauffement climatique, les inégalités sociales, etc. La communauté des citoyens sous leurs masques monotones est en fait de plus en plus polarisée. Or, en lieu et place d’un dialogue qui permette de dépasser l’opposition entre la nostalgie des uns et la « solastalgie »1 des autres, opposition entre l’attachement aux valeurs consuméristes du passé et la désolation face à la déprédation d’un milieu que l’avenir ne pourra plus jamais restituer, on observe dans les médias une réduction au présent de l’urgence, au présent de la presse.

Alors que saint Augustin2 distinguait le présent des choses passées (le souvenir), le présent des choses présentes (leur vue actuelle), le présent des choses futures (l’attente), nous en sommes réduits désormais au présent des choses présentes. Les statistiques quotidiennes et les mesures temporaires nous font oublier la réalité d’avant la pandémie et nous habituent à ne plus rien attendre. Pour sortir de la factualité prosaïque du quotidien, pour essayer de construire un monde lié, un monde liant le passé et le futur, il importe dès lors de dégager une épistémologie du « fait », notion sur laquelle reposent les discours médiatiques qui font du présent une prison.

Les discours ne disent pas tout

Derrière tout événement, des facteurs sont à l’œuvre. Ainsi, si l’on prend l’exemple du coronavirus, plusieurs questions se posent  : pourquoi ce virus est-il devenu un fait pour nous, un phénomène ? Ce virus existait-il avant ? Si oui, pourquoi apparaît-il maintenant ? Mais ce n’est pas tout. Nous pouvons aussi nous demander pourquoi il est si virulent pour certains d’entre nous. Ces interrogations portant sur les causes de l’émergence et de la virulence permettent d’envisager la crise comme quelque chose de systémique. Elles permettent aussi d’inscrire l’urgence dans une certaine complexité. Dire que l’empiétement sur les espaces sauvages et le réchauffement climatique poussent les virus à sortir de leur milieu d’origine et à envahir les zones habitées, dire que ces virus émergents affectent essentiellement les personnes âgées ou souffrant de pathologies liées au monde moderne (celles des voies respiratoires comme l’asthme sont en partie liées à nos modes de vie), c’est souligner l’importance d’un changement en profondeur dans nos sociétés.

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C’est donc à partir d’un approfondissement de ce qui se joue au présent que le passé et le futur se nouent. Or, en l’absence d’une expérience directe des éléments constitutifs d’un fait, nous devons nous en remettre aux discours qui nous les font connaître. Nous sommes ainsi tributaires des médias. Si derrière les faits se cachaient des facteurs, derrière le discours exposant les faits se cachent des acteurs qui contribuent à la verbalisation du fait en sélectionnant des aspects de la réalité et en les qualifiant d’une certaine façon.

Il y a une « sélection » faite par des humains qui choisissent quel fait sera mis en avant. Faut-il mettre en avant les hospitalisations ? Les décès ? Il y a ensuite la « qualification », faut-il parler de « test positif » ou de « cas positif » ? Il y a enfin l’effet qui résulte du fait. Faut-il en tenir compte ? Faut-il qualifier un fait en fonction de l’effet ? Se pose alors la question des intentions. La prise en compte des effets va influer sur la sélection et sur la qualification du fait. Pour que celles-ci soient les plus neutres possible, il faut que la mise en forme du fait puisse exprimer les intérêts en jeu dans leur ensemble. On ne peut être juge et partie, sinon le fait reflétera une vision partisane, une représentation biaisée. Comment dès lors ne pas dénoncer le mécénat d’entreprise qui envahit les universités ou la presse et menace le projet d’un bien commun ?

Déconstruire les faits pour mieux les reconstruire

Historiquement, la laïcité s’est opposée à l’emprise cléricale de la religion et continue à le faire, mais elle a aussi élargi son combat pour inclure tout ce qui menace la liberté d’expression et la liberté de pensée. La question des conflits d’intérêts se généralise au fur et à mesure que le privé envahit l’espace public et menace la neutralité de la presse. Mettre en avant des conflits d’intérêts (comme la collusion de certains médecins avec les géants de l’industrie pharmaceutique ou la présence de représentants de McKinsey, firme qui conseille le privé, dans les décisions en vue du bien commun, qu’il s’agisse de l’enseignement ou de la crise sanitaire), ce n’est pas faire un procès d’intention, c’est pointer du doigt les bases friables sur lesquelles sont élaborées certaines décisions et certaines communications, qui prétendent relayer de simples faits en ignorant tout de la manière dont ils sont faits.

Les organes d’information traditionnels ont raison de critiquer les complotistes qui versent dans le contrefactuel. Ils ont raison de miser sur des faits attestés et de croiser les sources autant que faire se peut. Mais lorsqu’on établit un fait, on est encore loin d’en déployer les enjeux, les facteurs d’émergence et les acteurs de sa labellisation. Si l’on veut sortir de la prison du présent et envisager le futur à travers le prisme du passé étudié de manière critique, il faut plus que jamais chercher à déconstruire les faits quand ils enferment plus qu’ils n’instruisent. Une épistémologie du fait qui met en avant les responsabilités et les conflits d’intérêts nous permet de préparer l’agenda du monde de demain en reconstruisant les faits auxquels le quotidien nous confronte. Plus que jamais une analyse critique des médias et une éducation au doute méthodique sont requises ! Mais cela ne sera possible que si nous sommes vigilants à mettre la presse et nos écoles en garde contre l’influence croissante des marchés.


1 Glenn Albrecht, « Solastalgia  : A new concept in human health and identity », dans Nature, no 3, 2005.
2 Saint Augustin, Confessions, livre XI, XX.26.