Espace de libertés | Février 2019 (n° 476)

M… à la bien-pensance. Un entretien avec Jean-François Khan


Entretien

Georges Perec avait osé écrire un livre entier sans la lettre E. Jean-François Kahn a tenté l’expérience inverse : raconter le monde au départ de la seule lettre M. Média, marxisme, migration ou encore morale : le journaliste et essayiste français décline la 13e lettre de l’alphabet sous toutes ses formes dans sa contre-encyclopédie « M la Maudite. La lettre qui permet de tout dire ». Un projet un peu fou, entre érudition et espièglerie, sur lequel il a travaillé pendant 35 ans.


De « Merguez » à « La vierge Marie », de « Marie-Antoinette » à « Luis Mariano », ça va dans tous les sens…

J’ai investi ce qu’on ne dit pas dans une encyclopédie classique : mon expérience et mon opinion. En tant que chef d’entreprise, professeur et journaliste, j’ai vécu quasiment toutes les guerres, les révolutions et les coups d’État de la dernière partie du XXe siècle. J’ai plus de 80 ans, et toute mon expérience, je l’ai investie dans cette contre-encyclopédie. J’essaie d’apporter de l’approfondissement, de l’érudition, du savoir, mais aussi de la provocation, de la plaisanterie et de l’amusement. Par contre, si je n’ai rien à dire d’original, je ne dis rien. Par exemple, j’ai une grande admiration pour Modigliani, c’est un peintre formidable, mais je ne vois pas ce que je peux apporter de plus. Pour Mozart, là, j’ai une approche originale (enfin j’espère !). Mozart a écrit un opéra à la fin de sa vie, La Clémence de Titus, et c’est extrêmement… chiant. Ça, vous ne pouvez pas le dire normalement dans une encyclopédie. On doit se prosterner devant Mozart. Je montre aussi que Marx ne s’est pas trompé sur un certain nombre de choses comme l’évolution du néo-libéralisme, l’ampleur de la concentration des richesses et la matérialisation même des rapports humains.

À l’entrée « Moyen-Orient », vous écrivez : « On remarquera que la région du monde où Dieu le père a décidé d’implanter à l’origine ses grandes religions et sous-religions est précisément celle qui, de carnage en carnage, de désastre en désastre, ne parvient pas à sortir de l’enfer. » Dieu en prend pour son grade ?

C’est vrai. Si Dieu est à l’origine de tout, il est forcément à l’origine des religions qui l’adorent. Mais quand vous créez une entreprise, vous vous arrangez pour ne pas créer l’entreprise concurrente, qui risque de ruiner la première. Pourquoi Dieu a-t-il créé une deuxième religion qui fait concurrence à la première ? Et une troisième qui fait concurrence aux deux autres ? Sur le plan de la pensée économique, c’est extrêmement discutable. En plus, pourquoi les met-il au même endroit ? Quitte à créer trois entreprises, vous ne les créez pas exactement au même endroit… Je montre aussi qu’on a beaucoup massacré au nom de Dieu. Même les stalinistes et les nazis, qui ne croyaient pas en Dieu, ont massacré au nom du paganisme pervers, en rejetant Dieu. Donc, Dieu y est toujours pour quelque chose.

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 M… comme migrations, sujet hautement instrumentalisé par les leaders populistes. © Guillaume Pinon/NurPhoto

En même temps, à « Morale », vous dites : »Au nom de quoi faudrait-il exiger de l’Église qu’elle renonce, pour notre propre satisfaction intellectuelle de rationalistes progressistes, à tout ce qui fait qu’elle reste l’église ? Ce qui n’était pas tolérable, c’est qu’elle l’imposa. Mais dès lors qu’heureusement elle n’impose plus, du moins chez nous, ses canoniques recommandations cessent d’être normatives. » Pour vous, le fait que l’église stigmatise toujours l’IVG par exemple n’est pas un problème ?

Si l’Église impose qu’on ne reconnaisse pas l’IVG, là je me rebelle. En revanche, je n’ai pas à imposer à l’Église ce qu’elle doit penser. C’est comme si je disais à un socialiste : excusez-moi, je vous aime beaucoup, mais arrêtez de condamner le capitalisme. Non, vous êtes socialiste, vous condamnez le capitalisme. Sinon, vous n’êtes plus socialiste. Vous me direz que beaucoup de socialistes ne le condamnent pas, mais justement c’est un problème et ça ne leur fait pas du bien… Sous prétexte que je ne crois pas en Dieu, je pourrais aussi exiger de l’Église qu’elle répudie l’idée de Dieu. Ce serait scandaleux. Quand on n’est pas chrétien, on a bizarrement des exigences sur le plan moral par rapport à l’Église qui sont inconcevables. On demande à l’Église de ne plus être l’Église. C’est comme si l’Église nous demandait à nous de ne pas être libre-penseurs. Évidemment, je n’aurais pas cette position-là si j’étais en Pologne, mais en France oui.

« On fait quoi maintenant ? » C’est la question que vous posez concernant les migrations et la montée du populisme.

C’est une folie d’employer le mot « populisme », je le dis depuis le début mais je n’ai pas été entendu. Pour désigner le mal qu’il faut combattre, on emploie un concept où il y a le mot « peuple ». La plupart des gens entendent « populaire » quand vous dites « populiste ». Employer le mot « populiste » pour dénoncer ce qui est une démagogie ou un néofascisme, c’est une des raisons qui a fait grossir ces mouvements. Enfin, c’est comme ça… La migration provoque d’une part une réaction de rejet xénophobe, raciste, et d’autre part une générosité admirable, comme ces gens qui travaillent dans les associations d’aide aux migrants. Naturellement, ils ont tendance, comme toute personne qui s’occupe d’un problème, à devenir les porte-parole du problème qu’ils sont censés traiter. Ils défendent l’ouverture des frontières, l’immigration libre et ils condamnent toute mesure de régulation ou de freinage de l’immigration. Mais il ne faut pas se raconter de blagues : aujourd’hui, en Europe, un parti qui se prononce pour l’ouverture des frontières et une large ouverture migratoire n’a plus aucune chance de gagner des élections. Moi, je veux bien qu’on soit généreux, ouvert, mais à condition de répondre à la question : « Après, on fait quoi ? ». En France, vous avez des bidonvilles qui se reconstituent, une ghettoïsation qui rappelle l’Apartheid en Afrique du Sud, avec véritablement des quartiers ethniques, des concentrations de misère, des renaissances de conflits ethniques et religieux, une extrême droite qui progresse de plus en plus. Donc on fait quoi ? Si on refuse de répondre à cette question, c’est gentil, on est un bon humaniste, on est formidable, on mérite une décoration mais ça signifie qu’on refuse de se confronter au réel. Donc l’enjeu, c’est de faire en sorte que ça ne soit pas les racistes, les xénophobes qui gagnent. C’est encore possible, mais il faut véritablement gérer la question migratoire pour ça.

Vous qui étiez candidat aux élections européennes en 2009, quel avenir voyez-vous pour l’Europe ? 

C’est évident, les tendances que vous appelez « populistes, souverainistes ou eurosceptiques » vont marquer des points. Je n’exclus pas qu’en France, les tendances souverainistes et eurosceptiques additionnées soient majoritaires. En même temps, on est confronté à deux positions cohérentes et respectables – le souverainisme et le fédéralisme – dont on ne devrait pas admettre qu’elles ne s’écoutent pas et qu’elles se rejettent l’une l’autre. Le souverainisme, je ne vois pas pourquoi on le diabolise. C’est cohérent et respectable. Ce n’est pas ma position, mais pourquoi vais-je diaboliser quelqu’un qui est attaché à sa nation, à sa culture, à son histoire. L’autre position, la mienne, c’est l’Europe fédérale. C’est aussi respectable, je ne vois pas pourquoi on diabolise les gens qui veulent les États-Unis d’Europe, ce grand rêve formidable, inouï, qui était celui de Victor Hugo, de Jean Jaurès. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on est dans l’entre-deux. Ou plus exactement, on a le pire d’une Europe qui n’est pas fédérale : le côté normatif, emmerdant, sans avoir le côté qui fait rêver – une vraie politique étrangère et sociale. On a le côté emmerdant mais pas le côté mobilisateur et enthousiasmant. J’ajoute à ça qu’il est très difficile de faire vibrer pour l’Europe, à partir du moment où on voit qu’un certain nombre de pays y sont pour piquer son pognon, pour profiter puis pour tuer l’Europe. Pour la Pologne et la Hongrie, c’est très net. La crise est majeure. J’en arrive à penser qu’il faudrait que l’Europe éclate pour qu’on puisse reprendre les fondamentaux à 9, 10 ou 11. De la base. En ne faisant plus les erreurs qu’on a faites, à savoir une fuite en avant par l’extension sans avoir consolidé les fondations.