Espace de libertés | Février 2019 (n° 476)

Édito

Ils font partie des «  invisibles  ». Ceux que l’on ne veut pas voir et que, finalement, on ne voit plus. Faute de témoins, d’images, d’empathie surtout. Ce qui n’empêche pas les fonds marins méditerranéens de continuer – eux – de les accueillir, ces cadavres de migrants dont les rafiots de fortune se renversent au gré de la houle. Inéluctablement. Et d’autant plus depuis que les pays européens de première ligne ferment leurs ports, particulièrement l’Italie – mais ce n’est pas la seule – depuis l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. «  Il y a beaucoup de gens qui meurent. Sans que l’on sache combien1. Il n’y a plus de témoins. Donc, on a l’impression que le problème disparaît », avouait dans Le Soir du 16 janvier, Vincent Cochetel, le représentant spécial du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR).


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Quelquefois, certaines histoires continuent quand même à nous émouvoir : lorsqu’un migrant redevient humain, lorsqu’on lui donne un visage, une histoire. C’est le cas de ce jeune malien de 14 ans, noyé en 2015, dont la médecin légiste, Cristina Cattaneo, explique qu’elle a trouvé son bulletin de notes truffé de 10/10 cousu dans la poche de sa veste. Un récit qu’elle nous livre dans son ouvrage récemment paru, Naufragés sans visages. Les histoires que l’on raconte aussi, mais qui semblent provoquer moins d’émois, ce sont celles des esclaves des trafiquants. Le blocage de la Méditerranée ayant comme effet collatéral de diminuer le business des passeurs, les activités criminelles s’adaptent… Ces derniers monétisant les migrants en transit, au travers de l’exploitation sexuelle et du travail forcé, en Libye, notamment. Le déni de solidarité dont fait preuve l’Europe a donc aussi pour conséquence d’alimenter le trafic d’êtres humains.

Face à cette cruelle réalité sans visage, survient alors la polémique autour d’un trafic supposé de visas humanitaires. Au profit d’une catégorie spécifique de migrants, ceci dit en passant. Au cœur même de l’Europe. Là où siègent les principales institutions européennes et beaucoup d’autres représentations internationales. Parallèlement, le parquet général belge a décidé de faire appel contre l’acquittement des hébergeurs de migrants (dont deux journalistes), ce qui revient en quelque sorte à soutenir l’idée d’un délit de solidarité. Ceci, dans un pays qui prend l’eau à l’occasion de la signature d’un traité international fixant le cadre d’une politique d’accueil digne et concertée. En fermant les yeux, on pourrait tenter une fois encore de parler de surréalisme belge, mais à force de pousser les contrastes à leur paroxysme, on en attrape le mal de mer… Il est urgent de redresser la barre  !


1 Le HCR de l’ONU évoque le nombre de 2 261 morts en Méditerranée en 2018.