Espace de libertés – Mai 2015

Développement: des financements instables et insuffisants


Dossier
Le huitième objectif du millénaire, qui concerne la mise en place d’un partenariat mondial pour le développement, est à la fois le seul qui a engagé les pays développés et le seul qui n’a pas été doté de cibles chiffrées. Cet OMD 8 a notamment ciblé la hausse de l’aide au développement, des allégements de dette, du commerce et des investissements, en vue d’augmenter les moyens financiers des pays en développement pour atteindre les sept premiers objectifs.

En mars 2002, le Sommet mondial sur le financement du développement, organisé par les Nations unies à Monterrey (Mexique), avait débouché sur une déclaration finale baptisée le «consensus de Monterrey» et présentée comme le «complément programmatique» de l’OMD 8. Le cœur de la stratégie du consensus de Monterrey a consisté à créer des cadres nationaux favorables à la promotion du commerce et des investissements de capitaux privés internationaux. Toutefois, comme l’a regretté la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), cette approche laissait « le décollage du processus de croissance dynamique aux seules forces du marché » (1).

Un regain d’intérêt

Quoi qu’il en soit, l’OMD 8 a eu le mérite de revaloriser le rôle de l’aide au développement. Après une baisse continue enregistrée tout au long des années 90, les montants d’aide au développement ont en effet augmenté pour atteindre le record historique de 134 milliards de dollars en 2013. Cette hausse de l’aide au développement s’est accompagnée d’allégements d’une partie de la dette d’une trentaine de pays pauvres et très endettés, ce qui a contribué à augmenter les ressources disponibles pour les pays pauvres. Toutefois, ces montants sont restés modestes comparés à l’objectif de 0,7% du revenu national brut (RNB) que les pays développés s’étaient engagés à mobiliser en aide au développement: ils ne représentent en effet que 0,3% du RNB (dont seulement 0,09% pour les pays les plus pauvres), soit un montant inférieur à ce qu’ils représentaient au début des années 90.

© Olivier WiameContradictions et dépendance

En matière de commerce et d’investissement, les pays en développement exportateurs de matières premières ont bénéficié de la hausse des prix de ces produits, de plus en plus demandés par la Chine et les autres pays émergents, mais cela a renforcé leur spécialisation dans les exportations de produits de base à faible valeur ajoutée et peu créateurs d’emplois. Alors que l’OMC avait adopté en 2001 un «agenda de Doha pour le développement», censé garantir un traitement spécial et différencié aux pays les plus pauvres, cet agenda n’a finalement jamais vu le jour, suite aux contradictions croissantes entre les exigences des pays en développement et celles des pays développés. Ces derniers en ont profité pour multiplier les accords commerciaux bilatéraux, faisant ainsi jouer la raison du plus fort en contournant les coalitions du Sud qui bloquaient selon eux les négociations commerciales multilatérales.

En définitive, comme le résument les Nations unies: « L’absence de financement international adéquat et prévisible a constitué un obstacle de taille » (2). Les pays en développement qui ont enregistré les meilleures performances économiques et sociales sont précisément ceux, en Asie orientale et en Amérique latine, qui ont fondé leur modèle de développement sur la création d’emplois productifs, la mobilisation de recettes fiscales et le financement de systèmes de protection sociale. En d’autres termes, plutôt que de continuer à dépendre de l’aide extérieure pour financer les services sociaux, ces pays ont préféré investir dans le développement économique générateur de recettes fiscales, pour être en mesure de financer de manière endogène les services sociaux de leurs populations. A contrario, les pays africains qui voient baisser les montants d’aide destinés à financer l’éducation et la santé voient leurs progrès ralentir du fait des décisions budgétaires de leurs bailleurs de fonds.

Mais en fait, qui finance qui?

Pour chaque dollar transféré du Nord vers le Sud, plus de deux dollars sont transférés du Sud vers le Nord.

Plus interpellant est le fait que, in fine, ce sont les pays en développement qui financent le reste du monde et pas l’inverse. En effet, comme l’a calculé Eurodad (European Network on Debt and Development), pour chaque dollar transféré du Nord vers le Sud, plus de deux dollars sont transférés du Sud vers le Nord! Comment cela est-il possible? Tout simplement parce que, parallèlement aux flux Nord-Sud que représentent l’aide au développement, les transferts des migrants vers leur famille d’origine, les prêts et les investissements privés, ainsi que les financements des fondations privées, on trouve les flux financiers qui, par différents canaux, empruntent la direction opposée: c’est le cas des paiements de la dette extérieure, du rapatriement des profits des firmes transnationales vers leurs maisons-mères, des prêts privés et de l’évasion des capitaux illicites. Certes, les pays les plus pauvres enregistrent en général une balance plus équilibrée. Il n’empêche qu’au total, c’est le Sud qui finance le Nord, en contradiction totale avec l’esprit de l’OMD 8.

En conclusion, si l’OMD 8 a eu le mérite d’insuffler un regain d’intérêt international pour le financement du développement, il n’a pas réussi à garantir un financement suffisamment important et durable des objectifs de développement. Cette tendance s’est évidemment renforcée suite à la crise mondiale de 2008 qui a pesé aussi bien sur les budgets d’aide que sur les flux d’investissements privés. C’est pourquoi les défis en termes de financement des biens publics mondiaux et des objectifs de développement durable restent d’actualité.

 


(1) Unctad, Trade and Development Report, United Nations, 2006, p. 57.

(2) Assembée générale des Nations unies, «Tenir les engagements pris: bilan prospectif visant à promouvoir un programme d’action concerté afin de réaliser les objectifs du millénaire pour le développement d’ici à 2015», rapport du secrétaire général, 2010, p. 18.