Espace de libertés – Mai 2015

Les aventures de Tintin en Absurdie


Arts
Déjà taxée de racisme colonialiste, l’œuvre d’Hergé offense désormais les Indiens d’Amérique. Enquête sur une histoire belge, devenue référence universelle, qui braque les communautarismes à 80 ans de distance.

Une épée de Damoclès, ou plutôt un tomahawk, plane au-dessus de la houppette de Tintin. Des Amérindiens de Winnipeg, capitale francophone de l’Ouest canadien, veulent en effet scalper le petit reporter. Motif, ses aventures relatées dans Tintin en Amérique «alimentent les stéréotypes et présentent les Indiens comme des êtres dangereux et sauvages», ce qui ferait «écho au racisme» subi par la communauté. Verts de rage, ces Peaux-Rouges ont obtenu que les bibliothèques publiques de la ville retirent l’album de leurs rayonnages. Cette ire soudaine ne laisse pas d’étonner. Car dans cette bande dessinée publiée en 1931, Hergé dénonce l’ignominie des Visages-Pâles qui expulsent les Indiens de leurs terres, baïonnette au canon, pour mieux accaparer le pétrole. Avec férocité, l’auteur fustige surtout, à longueur de planches, les dérives d’un capitalisme blanc gangrené par la pègre dans le Chicago de la prohibition. Proche du sermon, Hergé assène ainsi une morale prêchi-prêcha dans les colonnes du Petit Vingtième, le supplément destiné à la jeunesse du «journal catholique de doctrine et d’information». Une suite logique. Avant de devenir Hergé, Georges Remi fit ses humanités modernes à l’Institut Saint-Boniface, tout en s’ébaudissant au sein de la Fédération des scouts catholiques de Belgique. Chef de la meute des Écureuils, il se passionne alors pour les Indiens. Mais Hergé ne mettra les pieds en Amérique qu’en… 1971. L’occasion pour lui de rencontrer enfin les Sioux, à Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, ainsi que le raconte son biographe Benoît Peeters (1). Aujourd’hui, celui-ci monte sur ses grands chevaux et crie à l’accusation de racisme «grotesque».

Duel de curés cathos chez les barbares

L’affaire est loin d’être anecdotique et isolée. Précédemment, c’est Tintin au Congo qui fut cloué au pilori. Des associations noires allèrent jusqu’à réclamer en justice l’interdiction de l’album. Après une longue bataille, la cour d’appel de Bruxelles estima, fin 2012, que la bande dessinée n’était pas une «œuvre méchante». Disons, donc, que l’expression d’un racisme primaire y est «gentille». Les autochtones, baptisés «Boule de neige» ou «Coco», s’y expriment dans un sabir p’tit nègre et rivalisent d’imbécillité. Heureusement, «ça y en a missié blanc venir et battre petit Noir et missié blanc parti avec tomobile» [sic]. Là encore, Hergé suit sa bonne éducation catho. Et pour réaliser l’album, il se conforme aux indications de l’abbé Wallez, directeur du Petit Vingtième, apologiste du colonialisme belge aux vertus civilisatrices.

Même sur le tard, Hergé ne reniera rien. Tout juste a-t-il balbutié une tentative de justification: «J’étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais. C’était en 1930 […] Et je les ai dessinés, ces Africains, d’après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque, en Belgique » (2). À peu près aussi convainquant que si Céline s’était disculpé de ses pamphlets gorgés de venin antisémite en excipant l’air du temps de l’Occupation…

Les voies du Seigneur étant impénétrables, c’est un autre abbé, Gosset, aumônier des étudiants chinois de l’université de Louvain, qui évitera à Hergé une persévérance diabolique dans l’erreur. Apprenant que le dessinateur souhaitait s’attaquer à la Chine, le bon père lui conseilla de se documenter, lui présenta Tchang. Ainsi un peu débarrassé d’idéologie et portant un regard politique perçant, Hergé en tirera Le Lotus bleu. Rien moins qu’un chef d’œuvre.

Jusqu’où ne pas aller trop loin

Ce salvateur chassé-croisé de soutanes nous est raconté par un autre maître du 8e art, René Pétillon, dessinateur, notamment pour Le Canard enchaîné. Surtout, Pétillon est l’heureux papa de Jack Palmer (3), sans doute le détective privé le plus gauche et le plus incompétent de sa génération. Parmi ses enquêtes consciencieusement foirées, Palmer a sévi en Corse, en Bretagne et s’est coltiné L’Affaire du voile (islamique). «Hormis une ou deux critiques, ces albums ont été très bien accueillis par ceux-là mêmes qui s’y trouvent caricaturés, ne serait-ce que pour les parodier ou les désamorcer», constate Pétillon avec le sourire. Il garde «toujours présent à l’esprit le risque de dérapage». Mais en professionnel de l’humour, il affirme, avec Goscinny, le créateur d’Astérix et de Lucky Luke, que « la dérision ne peut pas se passer de l’utilisation des clichés ». Qu’ils soient ethniques, culturels ou religieux. Autres temps, autres mœurs ? Hergé dessinait dans les années 30. Un roman parodique, Train-Train au Congo (4), pose la question:

– L’ignominie doit-elle être prescriptible?

– Sans doute pas plus que la bêtise…

Balle au centre.

 


(1) Benoît Peeters, Le Monde d’Hergé, Tournai, Casterman, 1983.

(2) Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé, Tournai, Casterman, 1983.

(3) Les trépidantes, savoureuses et hilarantes aventures de Jack Palmer sont publiées par Albin Michel et Dargaud.

(4) Gordon Zola, Train-Train au Congo, Paris, Le Léopard démasqué, 2014.