Espace de libertés – Février 2018

“Je retournerai aux Maldives!”


Grand entretien

Premier président des Maldives démocratiquement élu, Mohamed Nasheed est aujourd’hui exilé en Angleterre, alors que l’archipel paradisiaque de l’océan Indien est retombé sous le joug de la dictature. Il se bat pour la survie des îles avalées par les flots et espère ramener un jour la démocratie dans son pays. Interview exclusive.


Les Maldives font partie des pays les plus affectés par les changements clima­tiques. Quelles sont les répercussions que l’on observe déjà sur le terrain?

Les îles de l’archipel sont très basses par rapport au niveau de la mer, ce pour quoi tout changement climatique a un impact important aux Maldives. C’est un biotope très fragile. Le changement n’est donc pas à prévoir pour le futur, il est déjà là! Près de 17 îles exigent la relocalisation de leurs habitants ou des déplacements intérieurs. Nous devons également faire face à des problèmes de contamination de l’eau potable, à cause de l’eau de mer qui envahit les nappes aquifères, ce qui requiert des processus de désalinisation, qui sont très coûteux. Forcément, lorsqu’une région est affectée par des problèmes au niveau de l’eau, on observe des répercussions sur la sécurité alimentaire, des problèmes sanitaires et de santé publique en général. Le domaine de la pêche est également affecté par la hausse des températures de l’océan. Par le passé, durant les bonnes années, nous pouvions pêcher 250.000 tonnes de thon, alors qu’aujourd’hui, il s’agit de 100.000 tonnes. Cela a un impact économique, mais là encore, sur la sécurité alimentaire également. Ajoutons à cela, un problème de gouvernance, puisque les Maldives sont soumises à un régime dictatorial, qui nie de surcroît les changements climatiques… Nous aurions au moins pu avoir un dictateur “vert”, mais ce n’est pas le cas!

Ces problématiques sont peu con­nues du grand public pour lequel les Maldives sont synonymes d’îles paradi­ siaques et de tourisme de luxe.

En effet. En dépit de ces problèmes liés à l’eau et à la nourriture, nos principales ressources proviennent du tourisme, ce qui impacte aussi les coraux, qui sont déjà fort fragilisés par le réchauffement de l’océan. Il s’agit pourtant de notre première ligne de défense pour protéger nos côtes!

D’après certaines prévisions, ce seraient près de 1192 îles qui sont appelées à disparaître durant la prochaine décennie, quelles sont les solutions élaborées pour faire face à cela?

Un demi-million de personnes vivent sur ces petites îles et nous devons trouver une solution pour les relocaliser. Mais ce n’est qu’une partie de l’iceberg à l’échelle mondiale, car près d’un quart de la planète possède des côtes en dessous ou au niveau de la mer.

Dans quel laps de temps?

Si nous continuons à fonctionner comme nous le faisons pour l’instant, je crains que nous devions faire face à ces problèmes durant notre propre vie ou durant celle de nos enfants. Que pouvons-nous faire? Nous devons nous bouger et planifier les migrations, ainsi que les relocalisations. Quand je vois que nous n’avons pas pu gérer le déplacement et l’accueil d’un million de personnes suite à la crise syrienne, la panique que cela a engendrée, comment ferons-nous face au déplacement d’un milliard de personnes qui risquent d’être déplacées suite aux conséquences du réchauffement climatique? Comment allons-nous nous adapter et vivre avec des températures plus élevées ? Allons-nous pouvoir protéger les îles de l’érosion, en les surélevant par exemple? Allons-nous vivre sur des îles flottantes? Sommes-nous assez avancés au niveau scientifique et technologique pour faire face à ces défis? Je pense que oui! On sait déjà faire pousser des végétaux sans terre par exemple. Alors, rassemblons tout notre savoir-faire et créons un nouveau pays, édifions une nouvelle économie née de cette science. Nous devons réfléchir à créer ce nouveau monde, un brave nouveau monde.

Vous rencontrez beaucoup de per­sonnes influentes, notamment dans la sphère politique. Sont­-elles assez conscientes de cette urgence clima­tique et de ses conséquences?

Vous savez, les politiciens œuvrent dans un cycle de cinq ans. Ils sont focalisés sur ce timing et font ce que les gens leur demandent. Ils sont élus pour réaliser des choses très spécifiques, en phase avec leur programme. Les changements climatiques doivent devenir un enjeu électoral et les électeurs doivent aussi en être conscients.

Vous estimez que les citoyens doivent exercer un lobbying à ce sujet?

Les personnes qui travaillent sur les programmes des partis et sur les axes prioritaires qui seront gérés par les Premiers ministres et leurs gouvernements devraient être davantage sensibilisées et plus actives face à cette problématique.

maldicesDerrière la carte postale, une dictature où les droits humains sont bafoués. © Natalia Selivertova/Sputnik/AFP

Vous affirmez que le changement cli­matique est tout aussi important que le combat pour la démocratie. Vous mettez ces deux enjeux sur le même pied?

Oui. De plus, ils sont liés. Particulièrement aux Maldives. Les mesures les plus importantes à adopter concernent la gouvernance. Si vous n’avez pas une bonne gouvernance, une véritable démocratie, vous édifiez de mauvais projets aux mauvais endroits, au mauvais coût, avec les mauvaises personnes. Cela ne sert rien ni personne! Sinon la vanité, avec des ponts qui ne vous emmènent nulle part. Il est crucial de rétablir la démocratie aux Maldives et d’impliquer la population dans ce processus. Pour sauver l’archipel, nous avons besoin de plus que des mesures d’adaptation.

Comment?

Comment revenir à la démocratie? Je pense qu’en 2008, personne n’aurait cru qu’après 30 ans de parti unique, nous pourrions gagner. Durant la vingtaine d’années que j’ai passées en prison, beaucoup de mes proches m’ont toujours demandé pourquoi je faisais cela. Mais je ne suis pas le seul, je pense que beaucoup de gens veulent se révolter contre la dictature. De mon point de vue, les régimes autoritaires sont très faibles. Si la population se révolte, sans fléchir, vous gagnez. Je souhaite rentrer dans mon pays et participer à des élections libres. Je planifie de rédiger un manifeste, un programme basé sur l’indépendance face aux énergies carbone. Avec l’espoir que cela intéresse d’autres régions également.

Depuis plusieurs années, les droits hu­mains régressent dans votre pays et le fondamentalisme musulman progresse. Ce sont d’autres problèmes à affronter?

Oui, c’est également un grave problème aux Maldives. Au cours de ces 20-30 dernières années, une vision étriquée de l’islam s’est propagée dans l’archipel, atteignant aujourd’hui des niveaux très dommageables. Près de 300 personnes ont rejoint Daesh. Mais rappelons que ces derniers mois, le siège de Raqqa est tombé et que 41 camions sont partis avec 4000 personnes à leur bord. Où sont-ils allés? Aux Maldives pardi! Nous vivions dans une société libérale au sein de laquelle les libertés pour les femmes, au niveau de la musique, des divertissements, étaient présentes. Tout cela est renversé aujourd’hui. Mais si le futur ne semble pas rose pour l’instant, nous ne devons pas bais-ser les bras. Nous devons continuer à nous battre, gagner et assurer le changement.

Comment le pays peut-­il relever ce défi?

Le gouvernement actuel a fait une alliance avec les radicaux. La seule porte de sortie est de changer de gouvernement.L’aide de la communauté internationale serait nécessaire, par exemple pour imposer des sanctions au pouvoir en place, mais aussi pour assurer une transparence et de nouvelles élections non truquées. Nous devons faire pression. Je retournerai aux Maldives!